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Aimer à perdre la raison (Javarzay,1934)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

« L’âme de l’amour n’a aucune idée de jugement : des ailes, et point d’yeux, voilà l’emblème d’une précipitation inconsidérée ; et c’est parce qu’il est si souvent trompé dans son choix, qu’on dit que l’Amour est un enfant. » C’est en ces termes que Shakespeare parlait de l’amour, un sentiment capable de faire perdre la tête et d’engendrer les plus grands drames. Surtout quand les préjugés et la bêtise s’en mêlent.

En cette année 1934, Daniel Bernard a tout pour être heureux. A 27 ans, ce fil unique vit et travaille à Javarzay chez ses parents, des propriétaires bien installés du sud Deux-Sèvres. Fils unique, le jeune homme a son destin tout tracé. Lorsque ses parents cesseront de travailler, il reprendra la ferme familiale. Il pourra alors se marier et fonder une famille. Ce destin, c’est celui dont rêve ses parents car de son côté, Daniel Bernard n’a pas les mêmes aspirations. La ferme familiale ? Il s’en moque un peu. Lui préfère les livres. Quant aux filles dont lui parlent ses parents, il les ignore. Son rêve absolu, c’est d’épouser sa voisine, Marie-Louise Perrain, 24 ans, qu’il connait depuis deux ans. Lorsque ses parents ont appris qu’il entretenait une liaison avec elle, ils sont entrés dans une colère noire. Surtout sa mère qui n’a pas accepté que son fils unique noue des relations avec une famille plus modeste, ravagée par la tuberculose ; car sur les cinq frères et sœurs de Marie-Louise, quatre sont déjà morts de cette terrible maladie. Même la mère a été emportée. Mme Bernard est la plus véhémente. En passant devant le domicile des Perrain, elle ne peut s’empêcher d’insulter Marie-Louise.

« Epouse-là si tu veux, mais alors tu partiras de la maison »

Pour ce garçon cultivé, la vie à Javarzay n’a jamais été simple. Entre l’attente de ses parents et ses propres aspirations le fossé n’a cessé de se creuser. Quelques mois avant de tomber amoureux de Marie-Louise, il a tenté de fuir cet univers étouffant. Il est parti à Niort où il est devenu domestique à l’hôtel du Raison de Bourgogne. Mais l’expérience a tourné court. Six mois plus tard, Daniel est de retour chez lui où l’amour l’attend. « Epouse-là si tu veux, mais alors tu partiras de la maison » (2) lui lance sa mère lorsqu’il évoque ses idées de mariage. Les amoureux pensent tout d’abord fuir à Paris mais Marie-Louise ne veut pas laisser son père seul à 67 ans. L’horizon bouché, les portes de sorties se réduisent comme une peau de chagrin. L’ambiance entre les amoureux devient tendue. Au cœur du printemps 1934, Marie-Louise, pourtant très éprise, finit par renoncer. Elle le quitte. Pour Daniel, cette décision est insupportable. « Je ne tuerai personne, mais je me supprimerai » se confit-il à des amis (2).

 8 août 1934. Daniel Bernard pédale à vive allure sur sa bicyclette. Cela fait maintenant plusieurs heures qu’il s’est lancé sur la route menant de Javarzay à Niort. Les yeux inondés de larme, le jeune homme hurle sa douleur. Si seulement il pouvait revenir quelques heures en arrière. Il pourrait tenir sa « Louisette » dans ses bras. C’est désormais impossible. Ce matin, alors qu’il travaillait aux travaux de battage de blé chez M. Sauzeau, il l’a vue se rendre au jardin de son père, à « La chaussée ». Il s’est alors dirigé vers elle et l’a suppliée de revenir sur sa décision. Mais elle a refusé. Face à cette décision qu’il a senti irrémédiable, il est retourné chez lui à bicyclette, s’est emparé d’un revolver qu’il cachait là depuis plusieurs jours et est retourné voir la jeune femme dans le jardin. Alors, comme pour la serrer une dernière fois dans ses bras, il lui a passé le bras gauche autour du cou et de la main droite lui a braqué son revolver sur son visage. Il a tiré deux coups. La jeune femme s’est écroulée à ses pieds. Il s’est alors penché sur elle et lui a donné le coup de grâce.

Quarante kilomètres à vélo

A midi, Daniel Bernard, après avoir parcouru près de quarante kilomètres, se présente à la gendarmerie de Niort. Il est venu se constituer prisonnier. Son procès s’ouvre quelques semaines plus tard, le 17 décembre 1934, à Niort. La foule est venue en nombre car le crime a profondément marqué le sud des Deux-Sèvres. Sur la place de la Brèche, une complainte est chantée en l’honneur de la victime. Dans l’enceinte du tribunal, le visage crispé, l’accusé pleure à chaudes larmes et peine à répondre aux questions du président. « Quel a été le mobile ? » insiste le magistrat. « C’est une situation terrible » (2) lui rétorque effondré le jeune homme. La préméditation est au cœur des débats. Pourquoi l’accusé avait-il une arme à son domicile ? Pourquoi est-il retourné chez lui si ce n’est pour préparer son acte ? « J’étais comme un fou » (3) explique-il.

Il ressort des débat que depuis l’endroit où il travaillait, l’accusé ne pouvait voir Marie-Louise passer sur le chemin. Il avait donc tout prévu. Non, répond-il. L’arme ? C’était pour se donner la mort. A ses parents, il écrit une lettre émouvante. Il y exprime ses regrets et tente de comprendre son geste lorsque Marie-Louise a confirmé que tout était fini. « On m’aurait enfoncé un couteau dans le cœur que je crois que je n’aurais pas plus souffert. […] L’idée de me tuer devant elle me vint à mon cerveau […] je cours chercher mon revolver. Que s’est-il passé depuis ? A tête reposée, si je peux l’avoir encore reposée, j’essaie de reconstituer cette chose horrible. Moi, un assassin, moi, un criminel. Quelle honte pour vous mes pauvres parents ! […] Je suis resté a causé avec elle. Qu’ai-je dis, qu’ai-je fais. J’étais comme une machine. J’ai insisté, prié […]» (4)

Crime prémédité ou pas

Touché par cette sincérité, les jurés rejettent l’idée de préméditation mais reconnaissent Daniel Bernard coupable de meurtre. Il échappe au bagne et écope de dix années de réclusion et cinq ans d’interdiction de séjour. Transféré à la Maison centrale de Fontevrault (Maine et Loire) le 06 avril 1935, il est libéré le 08 août 1943, après avoir obtenu une remise de peine d’un an. Il meurt le 27 juin 1979, après avoir exercé différents petits métiers notamment à Melle. Il repose au cimetière « Baudroux », lui qui souhaitait être enterré à Javarzay, sur ses terres. Quarante-cinq ans après le crime, les pressions familiales et institutionnelles étaient encore trop fortes. Le pardon n’est définitivement pas chose facile.

(2) Mémorial des Deux-Sèvres, 19 décembre 1934

(3) interrogatoire de Daniel Bernard, 31 août 1934.

(4) Lettre de Daniel Bernard à ses parents, 18 août 1934.

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Cet article a été publié le vendredi 25 octobre 2013 à 7:20 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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