On ne sait pas grand chose d’elle mais Anna ressemble à beaucoup de jeunes filles de son âge qui, au tournant du XIXe et du XXe siècle, se sont retrouvées prises au piège de l’amour. Accusées, montrées du doigt, elles ont assumé seules les conséquences de leurs actes alors que les conventions sociales et la lâcheté des hommes ont aussi contribué à tous ces drames.

5 avril 1912. A Chaignepain, commune des Alleuds, Marie Fouché vaque à ses occupations dans la ferme qu’elle gère avec son époux, Jacques. Pour ce couple de cultivateurs remariés, la vie a souvent été difficile. Les drames ne les ont pas épargnés et leur union a longtemps fait jasé dans les environs. Pensez-donc ! 16 ans d’écart ! Mais cette différence n’a pas empêché Marie, 65 ans, et Jacques, 49 ans, de refaire leur vie et d’avoir un enfant ensemble, Anna aujourd’hui âgée de 20 ans. Il est 8 h du matin quand Marie pénètre dans l’écurie qui jouxte son habitation. En ouvrant la porte, la sexagénaire se fige. Elle reste plantée là devant sa fille, Anna, débout elle aussi, un nouveau né à ses pieds. Marie est la première à réagir. Elle s’empare du petit garçon et l’emporte au plus vite auprès du feu dans la maison tout en appelant désespérément son époux. Dans sa tête les questions se bousculent. Que faisait Anna avec ce nouveau né près d’elle ? Serait-ce le sien ? Dans ce cas, comment Anna aurait-elle pu porter cet enfant pendant neuf mois sans qu’elle s’en rende compte ?

Pris dans un tourbillon 

En quelques minutes c’est un tourbillon qui s’abat sur les Fouché. Il y a tout d’abord Amélie Foucault, 40 ans, la voisine, inquiète de ne pas voir Jacques qu’elle attendait devant chez elle pour ramasser des topinambours, qui débarque dans la maison. Jacques, Marie et Anna, sont là dans la pièce de vie, en pleurs, abasourdis. Il manque juste Clément, le fils de Jacques Fouché, actuellement en permission, qui est parti chercher le docteur Dulout à Sauzé-Vaussais. Près du feu Marie est la première à réagir. « Voyez le pauvre petit, il s’est fracturé le crâne en tombant sur une pierre »1 dit-elle à sa voisine en lui montrant le bébé emmitouflé dans son tablier. Puis en tournant vers sa fille, elle ajoute. « Malheureuse, tu n’avais qu’un pas à faire pour accoucher sur la paille et le petit ne serait pas blessé, tout le monde dira que tu l’as fait exprès. » Prostrée sur une chaise, Anna ne bouge plus, interdite face à la situation et aux questions de ses parents. Amélie Foucault, la voisine s’approche de Marie qui entrouvre ses bras pour lui laisser voir l’enfant qui respire péniblement. Deux plaies profondes sont visibles sur son crâne qui, en certains endroits, est tout noir. Amélie ouvre une armoire et saisit un mouchoir pour envelopper la tête du bébé. Elle se rapproche ensuite d’Anna toujours en pleurs et l’invite à venir se reposer dans son lit. Lorsqu’elle revient près du feu vers 11 h, l’enfant a cessé de vivre.

A l’extérieur de la maison, l’agitation est extraordinaire. En quelques heures, l’affaire fait le tour de la commune et lorsque le médecin pénètre dans la maison des Fouché vers 15 h, il est accompagné du juge de Paix, M. Mathieu. C’est un cadavre lavé et habillé que découvre le magistrat. En examinant l’enfant, les deux hommes n’ont aucun doute sur le fait que ce dernier a été frappé très sérieusement. Outre les ecchymoses au cou et à la la tête, il y a ces deux plaies sur la partie droite du crâne qui n’augure rien de bon.

Trahie à deux reprises

Interrogée, Anna nie avoir porté des coups sur son petit garçon. Elle explique que c’est en tombant sur une pierre qu’il s’est blessé. Mais pressée de questions, elle finit par avouer. Oui c’est elle. Pour ses parents, cette confession fait l’effet d’une bombe. Ils le savent, leur fille risque une lourde peine de prison, peut-être même le bagne. Face au juge, Anna se confesse et livre son histoire, à la fois terrible et émouvante.

Née à Sepvret le 13 juin 1891,  elle entre à l’école à six ans puis, à dix ans, quitte la commune pour suivre ses parents à Chaignepain où elle poursuit sa scolarité jusqu’à treize ans. « J’avais Madame Dechambre comme institutrice »2 précise-t-elle naïvement au magistrat. Puis, l’école s’arrête. Comme beaucoup de jeunes filles de son temps, Anna travaille sur la ferme avec ses parents. L’été, elle garde le bétail dans les champs. C’est là que Frédéric Foucault, son voisin de 26 ans, la retrouve. Il lui parle de mariage. « J’avais 15 ans lorsque je me suis donnée » explique-t-elle. Lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte, elle en parle à Frédéric. La garçon la rassure. Ils vont se marier. Seulement, à la maison, le père d’Anna n’est pas dupe. A sept mois de grossesse, elle avoue.« Il a répondu qu’il aurait préféré me voir porter en terre plutôt que de me savoir déshonorée mais il ne m’a pas battu et n’a pas renouvelé ses reproches. » Anna accouche d’une petite fille à son domicile, le 11 février 1908 puis se place comme nourrice, sans son enfant, pendant dix mois au « 13 rue Martrou, à Rochefort, chez le Perrain de Boussac » une famille de notable, parti depuis s’installer à Bordeaux. En février 1909, Anna est de retour au pays, elle retrouve son enfant placé entre temps chez une nourrice. « Je n’ai plus quitté Chaignepain. J’aidais mes parents et je m’occupais de ma fille. » Frédéric Foucault est toujours là, il vient la retrouver dans les champs comme deux ans plus tôt. Anna poursuit. « Je lui ai dit que je n’avais plus confiance ». Il lui parle de mariage. « J’ai cédé. J’ai eu des rapports avec lui d’une façon continue ». En août 1911, elle découvre qu’elle est de nouveau enceinte. « Je l’ai aussitôt dit à Foucault qui s’est fâché et qui a prétendu que ça ne le regardait pas, que j’avais dû avoir des relations avec d’autres. » Anna s’emporte à son tour. Comment ose-t-il remettre en cause sa fidélité ? « Il a déclaré qu’il ne m’épouserait pas. » Le mois suivant, il part se gager comme domestique à Gournay, invoquant une mésentente avec ses frères. Pour Anna, le calvaire recommence. Seule avec son secret, elle parvient à cacher sa grossesse, en serrant très fort son corset et en se cachant derrière son « embonpoint ».3 Au village, personne ne remarque rien. Seuls ses parents semblent parfois se douter de quelque chose en raison de sa mauvaise mise et de ses traits creusés. C’est le vendredi 5 août que tout à basculé, lorsqu’elle a ressenti les première douleurs, vers 7 h 30, juste après le déjeuner, alors qu’elle était en train de se coiffer dans la chambre du domestique. Elle est partie tout de même donner à manger aux lapins, puis est entrée dans l’écurie pour préparer la litière du troupeau. « A ce moment, les douleurs devinrent plus violentes ; j’étais debout, près de la porte de l’écurie quand j’ai accouché ; l’accouchement a duré tout au plus un quart d’heure ; je n’ai poussé aucun cri ; l’enfant est tombé sur le sol et le cordon s’est rompu tout seul. J’ai pris sur la crèche, à proximité de ma main, un bâton pointu, je l’ai enfoncé sur le côté de la tête de l’enfant. »

Jugée seule

A son procès qui s’ouvre le 28 juin 1912, le président reproche à Anna de ne pas dire toute la vérité. Pour lui, l’enfant n’a pas été frappé avec un bâton mais avec un instrument tranchant. C’est le docteur Dulout qui l’a écrit dans son rapport en stipulant que le garçon « a reçu sur le côté droit du crâne au niveau du pariétal deux blessures faites par un instrument tranchant qui a traversé le crâne et la matière cérébrale de part en part. »4 Il soupçonne l’utilisation d’une serpe mais insiste surtout sur la préméditation du crime. L’accusée se défend. « Je n’avais aucun dessin criminel, j’ai agi sous l’emprise de la douleur et du désespoir et, dans ce moment d’aberration, j’ai saisi l’instrument qui se trouvait à ma portée et j’ai frappé sans réfléchir à la gravité de mon acte. J’étais affolé. » Finalement, malgré quelques zones d’ombre, Anna est déclarée non coupable du crime, en grande partie grâce à sa bonne réputation. Elle a donc pu poursuivre sa vie, probablement dans son village puisque l’on trouve la date de son décès aux Alleuds le 20 juillet 1962. Elle avait 71 ans.

Les sources 

1. Déposition d’Amélie Foucault, 22 avril 1892. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 387

2. Interrogatoire d’Anna Fouché, 18 avril 1912. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 387

3. Terme utilisée par Anna Fouché dans ses interrogatoires. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 387

4. Rapport d’autopsie. 5 avril 1912. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 387

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Cet article a été publié le mardi 16 avril 2019 à 9:27 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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