Entre les années 1887 et 1890, le département de Indre-et-Loire est frappé par une « Série Rouge » : une expression journalistique qui désigne une série d’assassinats, souvent très violents, commis sur une courte période. Dans cette longue liste de crimes de sang, on trouve l‘affaire d’Epeigné-sur-Dême, survenue en 1888 dans le nord du département.  

4 février 1888. « Depuis six mois environ je suis l’amant de la femme Bellanger. Depuis longtemps cette femme me pressait de tuer son mari pour vivre maritalement avec elle. Elle m’a donné de l’argent pour acheter un pistolet pour l’assassiner, [pistolet] que je suis aller chercher à Château-du-Loir »2. Assis face au juge d’instruction, François Mauclair déroule son récit. Réveillé par les gendarmes à son domicile de La Borde situé dans la commune de Marçon, le maçon de 38 ans a d’abord fait l’innocent. Non il n’est pas responsable de l’assassinat de Henri-Alexandre Bellanger dont le cadavre vient d’être retrouvé dans la neige, une balle dans la tête, au lieu dit « Les Bois-de-Moirons », près d’Epeigné-sur-Dême. Déféré immédiatement devant le juge puis pressé de questions, le père de famille a fini par craquer. Il est l’heure pour lui de tout raconter.

Quelques mois plus tôt, François Mauclair est loin d’imaginer que sa vie va basculer. Il est même plutôt heureux. Depuis que sa femme l’a quitté pour aller s’installer à Paris avec cinq de six enfants, il peut passer du temps dans les auberges à boire la goutte avec les copains. C’est justement dans un débit de boisson qu’il fait la connaissance d’Augustine Bellanger, propriétaire d’une auberge à La Chartre, dans la Sarthe. La femme de 30 ans vit seule avec son fils unique depuis que son mari, Henri-Alexandre, est parti travailler comme domestique à Sélommes, à cinquante kilomètres de là. L’époux revient juste le jeudi pour la foire de La Chartre. Au fil du temps, Augustine et François deviennent amants. Un jour de décembre 1887, la maîtresse se confie. Son mari la frappe. « S’il était seulement mort» ajoute-t-elle. Les jours passent et l’idée de supprimer le mari gênant fait son chemin. Les amants diaboliques échafaudent plusieurs scénarios et retiennent l’option du crime au pistolet.

Le jeudi 2 février 1888 Henri-Alexandre Bellanger qui est de retour à l’auberge pour prêter main forte à son épouse, s’enquiert de ses besoins. Augustine lui rétorque qu’elle n’a plus de vin blanc et que Auguste Mauclair, le frère de François en vend. Il faut juste aller le chercher. Le piège est tendu. Vers 19h30, l’époux et l’amant se rendent à pied chez Auguste à onze kilomètres de là. « Mais je n’ai jamais eu de vin à vendre » s’étonne ce dernier en voyant débarquer les deux hommes. François Mauclair s’excuse. Les trois hommes vont quand même trinquer dans une auberge puis vers une heure du matin, le mari et l’amant s’engagent sur le chemin du retour. C’est là à mi-parcours que François passe à l’acte. «A un moment donné, je l’ai laissé prendre un peu d’avance »3 confesse-t-il au juge Félix Robert. « Lorsqu’il a été a un mètre environ de moi, je lui ai tiré un coup de pistolet dans la tête. Il est tombé sans rien dire. Je me suis sauvé. En route, j’ai jeté mon pistolet. » 

« Quand on paie les gens… »

Trois jours plus tard, Henri Racouard est auditionné par Félix Robert. Ce maçon de 29 ans explique avoir entendu une conversation très tendue entre les deux amants à l’issue de laquelle la femme Bellanger aurait dit à Mauclair. « Quand on paie les gens, ils doivent faire le travail et ne pas manger l’argent! »4 Mauclair est introduit dans la pièce pour une confrontation avec le témoin..

– « La femme voulait que j’aille tuer son mari à Selommes, elle m’avait même donné dix francs pour faire le voyage dont parle Racouard, il y a hier quinze jours. » explique Mauclair. « Le matin de ce jour-là, je me suis caché pour ne pas aller à Selommes, après lui avoir dit que j’y irais. Le soir vers six heures et demi, elle m’a envoyé chercher par Racouard. Je me suis rendu chez elle avec Racouard, elle m’a pris à part dans une chambre et m’a demandé si le coup était fait ; je lui ai simplement répondu, sans lui donner d’explications : ‘il n’y a pas eu mèche!’. Elle s’est aussitôt mise en colère et nous sommes sortis de la chambre où nous nous trouvions. C’est alors qu’elle m’a dit que, quand on payait le gens, ils devaient faire leur travail. »

– « Combien de fois la femme Bellanger vous a-t-elle donné de l’argent ? » interroge Félix Robert

– « Peut-être dix ou quinze fois ; elle ne m’a pas donné en tout plus d’une cinquantaine de francs. »

– « Avait-elle commencé à vous donner de l’argent avant le moment où vous avez parlé ensemble pour la première fois de l’assassinat de Bellanger? »

– « Oui Monsieur »

– « Vous aviez déclaré que vous aviez été l’amant de la femme Bellanger, depuis environs six mois, cela est-il bien exact? Elle prétend qu’elle n’a jamais eu de relations. » 

– « J’ai bien été son amant, comme je vous l’ai dit, mais je ne l’ai jamais  »habitée » ; je ne le lui ai même jamais demandé. On peut bien être l’amant d’une femme sans  »l’habiter ».Puis c’est au tour d’Augustine Bellanger d’être confrontée au témoin. Elle ne nie pas la conversation mais réfute l’idée du contrat posé sur la tête de son époux :

« Je lui ai bien reproché d’avoir mangé les dix francs que je lui avais donné ; mais je ne me rappelle pas lui avoir dit que quand on payait les gens, ils devaient faire le travail. »

« Pourquoi lui reprochiez-vous d’avoir mangé les dix francs que vous lui aviez remis pour aller à Selommes? »

« Parce que j’avais besoin de mon argent. » Puis, elle ajoute. »Je reconnais bien que j’étais fâchée… Faut pas avoir d’âme pour faire des affaires semblables ; je mériterais mieux un coup de fusil qu’un chien enragé. »

Cayenne et Rennes : destinations finales 

Le 16 mars 1888, les deux amants sont traduits devant la cour d’assises à Tours et se rejettent les responsabilités. Le procès permet au moins de rétablir l’honneur de la victime, un homme à la réputation irréprochable, jamais violent. Tout le contraire de son épouse jugée alcoolique, débauchée et très cynique, à l’image de sa déposition du 5 février 1888 où elle évoque ses relations avec Mauclair. « J’aime mieux vous dire la vérité. Je lui avait promis de vivre avec lui mais sans avoir l’intention. »5 Respectivement reconnus coupables d’assassinat et de complicité, François et Augustine écopent de la peine de mort pour le premier et des travaux forcés à perpétuité pour la seconde. Le président de la République commue la peine de mort en celle du bagne à perpétuité. Mauclair est donc envoyé à Cayenne où il meurt quelques mois plus tard, le 18 avril 1889. De son côté, Augustine purge sa peine à la maison centrale de Rennes. En juin 1907, l’éventualité d’une libération conditionnelle est évoquée dans une correspondance du Préfet. On perd ensuite sa trace dans les archives judiciaires.

Les sources 

Interrogatoire de François Mauclair. 3 février 1888 Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U671.

Interrogatoire de François Mauclair. 4 février 1888. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U671.

4 Audition de Henri Racouard. Confrontation avec François Mauclair. 7 février 1888. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U671.

5 Interrogatoire de Augustine Adet, femme Bellanger. 5 février 1888. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U671.

Tags: , , , , ,

Cet article a été publié le samedi 11 avril 2020 à 2:38 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'