3
Aug

Ballin le sacristain pas très malin (Genneton, 1823)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le crime parfait. Voilà ce dont tout apprenti assassin rêve au moment du passage à l’acte. Malheureusement entre le rêve et la réalité, il y a parfois un gouffre. La preuve avec cette histoire qui prêterait à sourire si elle n’avait pas débouché sur la mort d’une jeune femme. 

9 mai 1823. René Ballin court à perdre haleine à travers les champs autour de Genneton. Le visage tendu, l’allure déterminée, il sait que ce jour de printemps va changer sa vie. A 26 ans, après des jours de doutes et de tergiversations, le cultivateur est à présent sûr de lui : il doit tuer sa femme. Après des semaines d’enquête, René Ballin a acquis la certitude que Henriette le Roy, avec qui il est marié depuis un an, lui a menti. Elle n’était pas vierge avant le mariage. Pire, il est certain qu’elle a eu deux enfants. La jeune femme s’est défendue de cette accusation mais les disputes se sont multipliées au sein du couple. Il y a six semaines, Ballin a même renversé son épouse au sol, avant de la traîner par les cheveux devant des voisins qui ont du intervenir. Il espère qu’au moment de son passage à l’acte, les villageois auront oublié ces disputes et ses actes déplacés. Et puis, comment pourrait-on le suspecter, lui le sacristain du village ? Sa profession constitue le meilleurs des alibis. C’est du mois ce qu’il croit au moment où il pénètre dans la forêt de Brignon. Il ne lui reste plus qu’à attendre le passage de sa femme.

« Tapi dans l’ombre du bois »

Pendant ce temps, Henriette raccompagne sa mère à son domicile situé à une vingtaine de kilomètres, au Puy-Notre-Dame, dans le Maine-et-Loire. La femme de 57 ans vient de passer plusieurs jours chez sa fille. Au cours de son séjour Marie a pu mesurer les tensions qui régnait dans le couple. D’ailleurs en partant tôt ce matin, son gendre lui a tenu des propos surprenants. « Adieu ma mère ! Je vais à l’affût et ma femme va aller vous conduire.1 » Arrivées à la forêt de Brignon, mère et fille se séparent. Marie le Roy poursuit sa route en direction de Puy-Notre-Dame, tandis que Henriette fait demi-tour.

Tapi dans l’ombre du bois, René Ballin attend sa proie. Vêtu d’un bonnet et d’une chemise blanche, le sacristain a prévu de se changer après le crime. Ses vêtements de rechange se trouvent-là, près de lu, à côté de son fusil,dans le fagot de genêts qu’il transporte depuis le petit matin. Soudain, il perçoit une silhouette s’avançant sur le chemin. Pas de doute, c’est sa femme. En une fraction de seconde, il bondit de sa cachette et la met en joue. Stupéfaite, Henriette a juste le temps de pousser un cri et de se protéger le visage. La première décharge de plomb l’atteint au bras et la renverse. A terre et sans défense, Henriette voit son bourreau revenir vers elle. Une seconde détonation retentit dans la bois. Les cris cessent.

Quelques minutes plus tard, Ballin, vêtu d’une chemise bleu et d’un bonnet gris, ressort du bois. Il a pris le temps d’enlever ses vêtements pour les cacher sous un tas de bois. Il aussi pris le soin de dissimuler la « coëffe » qui s’est détachée de la coiffure de son épouse. Il marche à présent avec son fagot de genêts sous le bras. A l’intérieur se trouve son fusil. Avec une extrême prudence, il pénètre dans une vaste étendue d’ajoncs où il a prévu de se débarrasser de son chargement.

Vêtu d’un bonnet…d’âne

A quelques dizaines de mètres de là, un cultivateur observe ce petit manège. L’individu travaille depuis les premières heures du jour. Les coups de fusil qui viennent de retentir dans le bois voisin ont éveillé sa curiosité. Tandis qu’il s’accorde quelques minutes de repos, son regard suit distraitement cette silhouette vêtu d’un bonnet qui disparaît dans un champ d’ajoncs. De loin, on dirait un homme tenant quelque chose sous le bras. Lorsqu’il ressort du champ quelque minutes plus tard, l’individu n’a plus de paquet dans les mains.

En arrivant à son domicile, Ballin a hâte de se débarrasser de la partie du fusil qu’il a caché avec lui sous ses vêtements. Seulement lorsqu’il actionne la poignée pour entrer, la porte lui résiste. Elle est fermée. Mais où diable son épouse a-t-elle bien pu mettre les clés. Soudain, il comprend son erreur. Les clés sont très certainement dans les poches de sa femme. Pour les récupérer, il doit retourner sur les lieux du crime et les prendre dans les poches du cadavre. Il est pris au piège. Que faire ? Finalement, il décide d’attendre la découverte du corps de son épouse. Les clés lui seront alors remises. Seulement, il ne peut repartir avec la batterie du fusil ; aussi la dépose-t-il sur les bords de la fenêtre du cellier, dissimulée sous des fonds de barriques.

Mouchoir, bâton, genêts, cartouche…

Le lendemain, les gendarmes appréhendent René Ballin pour lui annoncer que sa femme est morte, assassinée. Le veuf accuse le coup et s’effondre littéralement. Il rentre à son domicile escorté des hommes de lois et découvre le corps de sa femme, la tête méconnaissable. Outre les plombs qui lui ont criblé le visage, la malheureuse a été frappée à la face, probablement avec la crosse du fusil. Pendant que le médecin autopsie la victime, les gendarmes commencent à posé quelques questions au mari. Ils lui demandent de vider ses poches. L’homme s’exécute et dépose sur une table un mouchoir mouillé, maculé de tâches rouges et de traces noires qui ressemblent à de la suie. L’étoffe aurait-elle servi à essuyer l’arme du crime ? Pourquoi le tissu est-il mouillé ? Les marques rouges sont-elles du sang ? En quelques minutes, l’étau se ressère considérablement autour de Ballin, qui doit à présent montrer son bâton de marche. Là encore, des traces rouges sont nettement visibles à son extrémité. Le sacristain est arrêté sur le champ.

Sur le terrain l’enquête progresse à grands pas. Près du cadavre, les hommes de l’art découvrent deux indices majeurs. Tout d’abord des branches de genets. Comme la victime n’en portait pas aux dires de sa mère, il y a fort à parier que c’est l’assassin qui les a laissées sur la scène de crime. L’autre indice est encore plus intéressant. A côté du corps, les enquêteurs relèvent des morceaux de papier ayant servi à la confection des cartouches. La perquisition du domicile du suspect permet la découverte d’un papier autour d’un savon, aux motifs identiques que celui trouvé près du corps de Henriette. Pis, profitant d’un instant où les gendarmes ne regardaient pas, Ballin a essayé de cacher dans le fournil, la batterie de son fusil restée sur le bord de la fenêtre toute la nuit. Le 21 mai, sur les recommandations du cultivateur qui avait vu un homme ressortir d’un champ sans son paquet, un fusil sans batterie est retrouvé caché dans des herbes hautes. L’arme est couverte de sang et des branches de genets sont encore accrochées entre le baguette et le canon. Le 3 juin, c’est au tour de la coëffe et des vêtements tâchés de sang d’être découverts… sur les conseils d’un ami de Ballin venu le faire parler en prison.

L’arme dépassait de chaque côté

Son procès s’ouvre le 30 août 1823 à Niort. Décrit par les villageois comme jaloux, violent et épris de boisson, le sacristain nie tout en bloc. Selon lui, il ne peut être l’assassin puisqu’il avait prêté son arme au moment des faits. Malheureusement, plusieurs témoins affirment l’avoir vu avec un fusil dissimulé dans les fagots de genêts le jour du crime. L’arme dépassait de chaque côté. Le soir même, le sacristain est reconnu coupable d’assassinat et condamné à mort. Le 20 octobre, le sacristain est guillotiné sur la place de la Brèche à Niort. Il laisse derrière lui des beaux-parents accablés par le chagrin. Henriette était leur fille unique. Elle n’avait que 20 ans. C’est le père de Ballin qui était venu demander la main de la jeune fille pour son fils alors qu’elle n’avait que 17 ans. Marie et son époux avait longtemps refusé se méfiant de Ballin, avant d’accepter. Ce fut-là leur seule erreur.

 

1Déposition de Marie le Roy. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U103

Tags: , , ,

Cet article a été publié le vendredi 3 août 2018 à 6:00 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'