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Bonnet blanc et blanc benêt (Paizay-le-Chapt, 1839)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

C’est un crime bien étrange qui secoue la commune de Paizay-le-Chapt le 22 décembre 1839. Un homme sans histoire est assassiné sans raison apparente. Etrange, d’autant que l’enquête peine à trouver le mobile et le coupable

Dimanche 22 décembre 1839. A Vezin, commune de Paizay-le-Chapt, près de Brioux, François Billaudeau, son frère Jean Billaudeau et sa femme sont assis autour de la table pour partager le dîner. Dans ce modeste logement qui ne compte qu’une seule pièce, la famille s’est regroupée près du feu de la cheminée. Dehors, la nuit est tombée depuis une heure et l’hiver sévit. L’ambiance est sereine, seul un bruit curieux provenant du dehors éveille la curiosité de la femme Billaudeau. « C’est le vent »1 la rassure son époux. Assis sur sa chaise, François tourne légèrement la tête pour essayer de deviner la provenance du bruit. Au même instant, une détonation aussi soudaine que violente retentit dans la pièce. Jean Billaudeau et sa femme sursautent d’effroi. François lui ne bouge plus. Son corps gît sur le sol, le visage en sang. Les époux se précipitent à son chevet et tentent à la fois de lui porter secours et de comprendre ce qu’il vient de se passer. François a la mâchoire explosée. Il baigne dans une mare de sang. La vision est cauchemardesque.

« Un trou pour laisser sortir la fumée »

Lorsque les secours arrivent, il est trop tard. François Billaudeau est mort, d’un coup de fusil tiré depuis l’extérieur de la maison. Sur place, les enquêteurs découvrent l’endroit par lequel l’assassin a glissé son arme. Dans l’acte d’accusation, ils notent. « A l’angle de cette chambre, tout près de la porte d’entrée, se trouve une petite croisée, plus étroite à l’extérieur qu’à l’intérieur. Une seule planche, arrêtée au dedans par une pierre et des morceaux de bois, fermait ordinairement cette fenêtre, tout en laissant un jour de quelques centimètres »2 Le soir du crime, les Billaudeau n’avaient pas fermé le trou pour laisser sortir la fumée, de telle sorte que l’on pouvait voir l’intérieur de la chambre.

« Condamné trois fois pour des vols domestiques »

Les circonstances du crime établies, reste à trouver le mobile. Et là, c’est le néant. René François Rondier, le juge d’instruction chargé de l’enquête, peine à comprendre comment cette famille, plutôt pauvre et sans histoire, a pu être visée par un crime aussi violent. Les premiers interrogatoires confortent cette idée. Les Billaudeau n’avaient ni ennemis, ni argent. Alors, le juge se concentre sur les dépositions des témoins. Peut-être que certains habitants ont remarqué quelque chose le soir du crime. Un témoin affirme tout d’abord avoir vu aller et venir un homme avec un bonnet blanc non loin de la maison du crime le soir du 22 décembre. Intéressant mais l’indice est bien maigre. Pourtant, au fil des auditions, le nom d’un villageois commence à revenir avec insistance dans les dépositions des habitants  : Pierre Serpault. Ce cultivateur domicilié à Rhé (soit à une quinzaine de minutes à pied des lieux du crime) n’est autre que le beau-frère de la victime. A Vezin, l’homme de 37 ans, déjà condamné trois fois pour des vols domestiques, jouit d’une réputation des plus détestables. A des témoins il aurait confié, quelque temps avant l’assassinat, sa grande déception à l’encontre de la victime. François Billaudeau avait fait le choix de vivre avec son frère et sa belle-sœur, Serpault n’aurait pas accepté qu’il dépense son argent pour cette famille. C’était de l’argent en moins pour lui en cas d’héritage. Le mobile est futile mais les menaces proférées à l’encontre du défunt semblent bien réelles. Quelques jours avant la Saint-Michel, Serpault s’est confié à Geneviève Proust, une villageoise ayant travaillé avec le défunt. « Le pauvre sot. Il aurait mieux fait de rester chez sa tante. » Puis à un autre habitant, il ajoute. « Il sera toujours malheureux et mauvais sujet. Il ne veut écouter personne, le plus tôt qu’il sera mort sera le meilleur. »

« Il a même baissé la tête pour ne pas être reconnu »

La justice s’intéresse donc à lui et plus particulièrement à son emploi du temps. Le suspect explique qu’une demi-heure après le coucher du soleil, il a sorti son cheval pour aller à l’abreuvoir. Des témoins, parmi lesquels Pierre Gargotin, 44 ans, confirment d’ailleurs sa déposition. Mais c’est le témoignage de Jacques Turquat qui fait basculer l’enquête. Le soir du crime, une heure après le coucher du soleil, cet habitant de 59 ans a croisé un homme, venant du village de Vezin et coupant à pied à travers les champs. L’individu avait un bonnet blanc et un fusil sous le bras. Lorsqu’il s’est approché de lui, Jacques Turquat a reconnu Serpault. Il en est certain puisque le suspect est passé à trois mètres de lui, sans répondre à ses questions. Il a même baissé la tête pour ne pas être reconnu. Arrêté le 23 décembre, Serpault est entendu et son fusil saisi. Le juge demande aussitôt une expertise de l’arme. C’est Jean-Baptiste Maison, armurier à Melle qui s’y colle. Ses conclusions sont sans appel. « Il n’y a pas plus de quatre à cinq jours que cette arme à feu a été tirée » explique l’armurier. « J’ai chassé »3 se justifie l’accusé qui nie les faits mais ne peut échapper à la cour d’assises.

« Je suis un homme perdu »

Avec son casier judiciaire déjà bien garni, Serpault sait qu’il joue gros, à l’heure où les verdicts se jouent aussi sur la réputation. Son cas est d’autant plus désespéré que des témoins viennent alourdir les charges qui pèsent sur lui. « Si vous ne parlez pas bien de moi, je suis un homme perdu » aurait-il confié à son frère. Pourtant à l’issue du procès, les jurés répondent par la négative à la question principale. Selon eux, Pierre Serpault n’est pas coupable de l’assassinat de François Billaudeau. La cour l’acquitte et lui laisse le loisir de rentrer dans son village. Pas sûr qu’il ait pu y reprendre une vie normale.

Sources 

1 Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales.

2 Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales.

3 Interrogatoire de Pierre Serpault. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le mardi 12 février 2019 à 10:09 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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