Célestin Rousseau. L’évocation de ce nom ne dit plus rien à personne. Plus d’un siècle après sa mort, tout le monde a oublié ce Deux-Sévrien qui connut pourtant un destin extraordinaire. A la fin de sa vie, Célestin Rousseau est une personnalité incontournable à Nouméa. Pas dans la ville, mais au bagne.

Déporté en 1875 à l’âge de 30 ans au camp de Nouvelle-Calédonie, le Deux-Sévrien a survécu pendant trente ans à l’enfer des travaux forcés. Solide gaillard doté d’un tempérament violent, Rousseau a même tué un détenu en prison huit ans après son arrivée au bagne. Avec son casier judiciaire long comme le bras, la cour d’assises de Nouméa a été sans pitié en le condamnant à la peine de mort, le 9 septembre 1883. En cette fin de XIXe siècle, la guillotine n’étant plus à la mode, le président de la République a commué sa peine en celle de travaux forcés à perpétuité… lui qui avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité par le cour d’assises des Deux-Sèvres huit en ans plus tôt. Il a donc pu reprendre sa vie au bagne comme si de rien n’était, alternant les périodes d’isolement lorsqu’il entravait le règlement et la pratique de son métier au camp.

Un poignard sous l’oreiller 

Rien ne prédispose le natif de Lorigné, village de l’arrondissement de Melle, à devenir un criminel célèbre. Né le 28 août 1845, il apprend le métier de coiffeur mais multiplie les petits larcins au sortir de son adolescence. Il finit par se faire pincer trois fois pour vol. La troisième, il est condamné à huit ans de réclusion en février 1867. Il a 22 ans. Libéré de la prison de Chiavari, en Corse, le 26 février 1875, il est assigné à résidence à Niort, une ville qu’il choisit pour reprendre une vie normale. Pour faciliter cette réinsertion, il bénéficie d’un « passeport au secours de route à la charge de l’État ». A ce titre-là, il pourra bénéficier d’une aide de sept-cent francs lorsqu’il sera arrivé à Niort. Ca c’est la théorie. Car en pratique, il récupère la somme d’argent au bureau de Poste de Niort mais rompt son «ban de surveillance » dès le 15 mars en filant à Parthenay, Champdeniers et Sainte-Pezenne. Revenu à Niort en soirée, il se rend dans le secteur de la Grange-Aumont, près de la Tour-Chabot, s’introduit chez Jacques Chauveau en cassant les carreaux d’une vitre et met la main sur un peu moins de trois francs, un pantalon et un gilet. Un bien maigre butin. Deux jours plus tard, il fait de même chez Victor Pigeault, 43 ans, un journalier domicilié à Parthenay. Profitant de l’absence de ce dernier parti à la foire de Parthenay, il fracture les tiroirs et vole cinquante francs qu’il dépense en partie le soir dans une maison de tolérance où il passe la nuit avec une fille de joie, Adeline-Ernestine. Le comportement étrange de cet aventurier, qui n’hésite pas à montrer son pistolet et à dire qu’il s’en est servi le mois dernier en tirant sur une fille, finit par inquiéter le personnel de la maison close. La police se déplace, vérifie ses papiers. Pas d’inquiétude explique les deux agents, l’homme est en règle. C’est un repris de justice qui va à Niort pour toucher l’argent de sa réinsertion. Les policiers repartent. Pour rassurer le personnel de la maison, Rousseau laisse son arme à la patronne des lieux. Il remonte dans la chambre retrouver Adeline-Ernestine qui a tout entendu de la conversation avec les policiers. Les propos tenus par son client devant les agents ne correspondaient en rien avec le beau discours déballé quelques minutes plus tôt. D’ailleurs, Adeline-Ernestine ne manque pas de lui faire remarquer. « Je suis plus qu’eux. Je ne leur ai dit que ce que je voulais laisser perdre »1 lui répond-il sans sourciller. Pour la femme de 26 ans, la nuit est interminable. Elle ne peut s’empêcher de penser à ce poignard que Rousseau cache sous son oreiller et qu’il prend un malin plaisir à toucher en dormant. La nuit se passe finalement sans encombre. En quittant l’établissement, Rousseau récupère son pistolet.

Une fusillade dans le village 

Quarante-huit heures plus tard, Rousseau change de nouveau de secteur et décide de passer à l’action du côté de Sainte-Pezenne, près de Niort. Il en choisit une maison sur les hauteurs du village, à l’extrémité de la route de Surimeau, au fief du cheval mort. La bâtisse qui fait l’angle avec « la route de Niort à Echiré » lui semble vide. Il l’ignore mais son occupant, Pierre Lutiau, un cultivateur de 38 ans, est parti dans la matinée pour aller labourer ses terres. A l’aide d’une pioche trouvée dans le hangar, il réussit à forcer les contrevents d’une fenêtre et à se glisser dans la maison. Sans s’affoler et en s’aidant de la pelle du foyer, il force les tiroirs du buffet fermés à clé et met la main sur de 19,30 francs, un pistolet et une boite de poudre. Il est temps de quitter les lieux.

« Tiens, un voleur qui sort de chez Lutiau »2. Affairée à ramasser de la paille dans un champ situé de l’autre côté de la route de Niort à Echiré, Mme Neveu interpelle son beau-frère avec un brin d’ironie. C’est vrai qu’il est particulièrement étrange « cet inconnu vêtu d’une blouse blanchâtre ». Et puis pourquoi a-t-il une main cachée sous sa blouse? Sans parler de cette singulière façon de marcher vite en tournant la tête de côté. M. Neveu se redresse en direction de la maison de Pierre Lutiau. Aussitôt ses yeux se posent sur la croisée de la fenêtre entrouverte puis sur l’inconnu qui vient subitement de quitter le chemin pour sauter dans un champ. Sans réfléchir, Neveu enlève son chapeau et se lance à ses trousses en compagnie de son chien. Se voyant poursuivi, Rousseau prend aussitôt ses jambes à son cou, puis finit par se retourner. Là, il sort un revolver et tire à deux reprises en direction de son poursuivant qui voit un des projectiles traverser le chapeau qu’il tient à la main. Manqué. Le voleur reprend sa course effrénée jusqu’au chemin du Bois-Berthier qui longe le parc Barbaillon et tombe sur le sieur Meriat. « Ne crie pas et n’avance pas, où je te brûle la cervelle » le menace-t-il avant de prendre sur sa droite en direction du village de Surimeau. Après quelques mètres, il croise deux femmes qu’il effraie en agitant son pistolet et finit par arriver à un carrefour, appelé « croisée du chemin de Surimeau ». Là, il traverse la route de Surimeau à Niort puis se retourne. Son poursuivant n’est plus là. C’est gagné. Il poursuit sur une soixantaine de mètres mais perçoit subitement du bruit dans son dos. « Arrête donc, on ne te fera pas de mal » lui lance-t-on derrière lui. Rousseau se retourne et voit que l’homme accompagné de son chien, est à présent juste derrière lui. Mais comment a-t-il fait pour le rattraper ? « Avance-donc, avance-donc, je ne te manquerai pas cette fois » lui rétorque le voleur en le menaçant de son arme. A présent, les villageois arrivent de toute part, alertés par les coups de feu et les cris. Puis s’adressant à Jean Pied, un cantonnier un peu trop téméraire. « Approche, je te brûle la gueule »

La course folle

Rousseau reprend sa course folle de plus belle en rencontrant ensuite un scieur de long, qui tente de lui barrer la route avant de renoncer sous la menace de l’arme. Parmi les nombreux poursuivants, Jean Pied et René Auzuret, deux villageois intrépides, affiche un courage incroyable en lançant des pierres au fuyard et en essayant de l’attraper. Ils en sont d’ailleurs tout près lorsque tout à coup, les sentant proche de lui, Rousseau stoppe sa course, se retourne et tire deux nouveaux coups de revolver dans leur direction. Les balles sifflent mais ne touchent personne. A Surimeau, la fusillade et la panique qu’elle engendre ont alerté un nombre considérable de personnes qui arrivent de toute part et finissent par bloquer toutes les issues. Pris au piège, Rousseau menace ceux qui tentent de s’approcher. « Avance si tu l’oses. Qu’as-tu à poursuivre ainsi un malheureux voyageur » crie-t-il au villageois le plus téméraire qui n’est autre que René Auzaret. Le bandit s’avance jusqu’à deux mètres de lui et tire. Sentant le coup venir, le cultivateur de 29 ans se jette sur sol. Il sent la balle le toucher à la poitrine mais parvient à saisir son agresseur à la gorge et à le bloquer contre un muret en pierre, tout en lui intimant l’ordre de lâcher son pistolet. De son côté, Jean Pied parvient à lui maintenir la tête en arrière en lui tirant les cheveux d’une main. De l’autre, il réussit à prendre une grosse pierre et lui en assène plusieurs coups sur le crâne. Célestin Rousseau finit par lâcher son arme. Sa fuite vient de s’arrêter là, sur le chemin de Mauzeraie.

« Je n’ai rien à dire »

Interrogé par le juge d’instruction Joseph-Emile Hérissé, Rousseau fait l’innocent. « Etes-vous sous surveillance obligé à Niort ? »3 lui demande le magistrat. « Oui, mais je ne sais pas ce que cela veut dire car on ne m’a jamais expliqué » lui répond l’accusé. « Le 19 avez-vous, commune de Saint-Pezenne, volé avec effraction et escalade chez un nommé Lestiau ? » « Puisque vous m’accusez de vol, je ne répondrai plus rien du tout ». Et le vol commis à Parthenay le 17 mars ? Et les cinq coups de pistolets ? « Je n’ai rien à dire ». Tout au long de l’instruction, le prévenu garde cette ligne de conduite, expliquant plus tard qu’il n’a jamais eu l’intention de tuer des individus. Il reconnaît juste d’avoir tiré deux coups de feu, seulement pour effrayer les villageois et sur un chien. Jamais sur ses poursuivants, même s’il dit avoir reçu une pierre à la poitrine. Mieux lorsqu’on le confronte à Jean Pied, il s’emporte. «Celui-ci aurait bien mérité d’attraper un coup de pistolet dans la tête. Tenez, si j’en avais un dans ce moment, je lui en tirerai bien ! Le saligot ! Pendant que j’étais tombé près du mur, il me tirait les cheveux et me frappait à coups de pierre. […] S’il en valait la peine, je lui fouterais une gifle. »4 Le suspect n’a visiblement peu goûté son arrestation. D’ailleurs, les médecins chargés de l’examiner relèvent sur lui « deux plaies contuses étoilées, deux écrasements de la peau, intéressant toute l’épaisseur du cuir chevelu ; l’une de trois centimètres de largeur, à sept centimètres au-dessus de la tête du sourcil droit, l’autre un peu moins large, à cinq centimètres au-dessus la précédente. »5 Malgré ses dénégations, les enquêteurs mettent la main sur un nouvelle pièce à conviction quelques heures après la fusillade. Sur les chemins de Surimeau empruntés par Rousseau, Léontine Boustiquet, une villageoise, retrouve un pistolet qui, après vérification, correspond à celui volé précédemment chez Pierre Lutiau. Pour le magistrat instructeur, Rousseau avait donc deux pistolet en sa possession. Un dont il s’en est débarrassé dans sa fuite avant d’en prendre un second, celui qui faisait si peur à Adeline-Ernestine, lorsqu’il a passé la nuit avec elle.

La balle a disparu

Dans les Deux-Sèvres, la fusillade de Surimeau a fait grand bruit. C’est donc une foule importante qui tente de pénétrer dans le palais de justice de Niort le 7 septembre 1875. Ceux qui parviennent à s’asseoir découvrent l’accusé, un homme trapu, châtains avec des tâches de rousseur sur le visage. Non loin de lui siège René Auzaret, la victime du coup de feu. Malgré sa blessure sérieuse, le villageois a survécu à son agression mais sa présence relève du miracle. Les médecins chargés de l’ausculté ont noté que la balle qui l’a touché a frappé la 3e côte pour finalement ressortir. Où ? Mystère. « Nous n’avons pas trouvé de trace ce sortie » ont-ils stipulé dans leur rapport. Pour ce procès, Rousseau doit répondre de plusieurs vols avec effraction et d’une tentative de meurtre.

A l’issue des débats, il est reconnu coupable de tous les chefs d’accusation. La cour le condamne aux travaux forcés à perpétuité. Il est envoyé en Nouvelle-Calédonie. Huit ans plus tard, il commet un meurtre sur un détenu, est condamné à mort mais bénéficie d’une grâce du président de la République. Sa sanction est finalement commuée en celle de travaux forcés à perpétuité, soit la même la même peine précédant le meurtre. Au bagne, Célestin Rousseau exerce la profession d’effilocheur et devient au fil du temps un prisonnier craint et respecté des autres. Plusieurs fois mis au cachot et déclassé, il est de nouveau condamné à trois ans de prison pour coups et blessures, le 19 mars 1901, à l’âge de 55 ans. Une peine qui ne change pas grand-chose. Célestin Rousseau décède finalement quatre ans et demi plus tard, le 2 septembre 1905.

Les sources

  1. Déposition de Adeline-Ernestine, 23 avril 1875. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

3. Interrogatoire de Célestin Rousseau. 19 mars 1875. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

4. Déposition de Jean Pied. 2 avril 1875. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

5. Rapport des médecins . 24 mars 1875. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

Tags: , , ,

Cet article a été publié le vendredi 3 janvier 2020 à 6:08 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'