« Oui » reconnait l’accusée. L’infanticide ! Un grand classique des procès d’assises du début du XXe siècle. A l’origine de ce « fléau », des jeunes femmes « coupables » d’avoir succombées au pêcher de la chaire alors qu’elles n’étaient pas mariées. Une honte dans une époque marquée par le poids de la religion. Garder l’enfant ou le supprimer? Un choix cornélien dont beaucoup de femmes ne se remettront pas jamais.

Dimanche 24 mai 1908. Célina Geay s’enfuit à toutes jambes du domicile de Mélanie Julliard à Mauzé-Thouarsais. A peine sortie de la maison de sa patronne, la couturière, venue effectuer quelques heures de ménage, est de nouveau prise de violentes douleurs au ventre. Elle cesse sa course et se dissimule dans un fossé. Là, à l’abri des regards Célina, 22 ans, met au monde son premier enfant. A la douleur physique, s’ajoute l’humiliation morale. Malgré les deux ans de relations illégitimes, le père de l’enfant n’a pas assumé la paternité en la rejetant le week-end précédent. « Tu es folle, ce n’est pas vrai, tu te trompes » lui a-t-il lancé lorsque Célina lui a appris la nouvelle.  Trahie et abandonnée par son unique soutien, la jeune femme sent à présent son corps défaillir. Evidemment, elle n’a mis personne d’autre dans la confidence que ce soit son père, sa mère ou sa sœur. Depuis des mois, elle affronte donc seule cette épreuve qui lui réserve soit le statut de fille facile si elle entreprend de garder l’enfant, soit de meurtrière si le courage lui vient de le tuer. Même Mélanie Juillard l’a chassée il y a cinq minutes lorsqu’elle l’a découvert pliée en deux sur le bord du lit. « Vas t’en, vas t’en »[2] lui a lancé sa patronne lorsqu’elle a commencé à perdre les eaux. « Autant vaudrait-il, dans l’état où je suis, que je me jette dans un puits » lui a répondu Célina avant de s’enfuir  en claquant la porte.

 Célina n’est pas enceinte

Quelques minutes plus tard, M. Moineau, garde-champêtre à Mauzé-Thouarsais,  pénètre en toute hâte au domicile de la famille Geay à Bas-Mauzé. Averti de la situation par Mélanie Juillard, l’homme trouve Célina en train de coudre à sa machine. Calmement, la couturière  fait l’innocente. Accouchée ? Non pas du tout. M. Moineau n’insiste pas, fait demi-tour et s’en va trouver le père de la jeune fille au beau milieu des champs. Face aux révélations du garde-champêtre, l’agriculteur tombe des nues. M. Moineau lui conseille de faire examiner sa fille. Célina est emmenée immédiatement chez le docteur Faure à Thouars. Le médecin l’examine. Son verdict est sans appel :  Célina Geay n’est pas enceinte. Il délivre même un certificat.

 « Oui » reconnait l’accusée.

L’affaire aurait pu en rester là mais c’était sans compter sur l’obstination de M. Baudrais, le maire de Mauzé-Thouarsais, persuadé de la véracité du témoignage de Mélanie Juillard. Discrètement, il demande à Joseph Mazade, 46 ans, gendarme à Thouars, de mener une enquête officieuse. Après avoir interrogé le garde-champêtre, Mélanie Juillard, le père et la sœur de Célina,  le maréchal des logis et un des collègues entreprennent de « cuisiner » la suspecte le 30 mai. « Ce n’est pas un enfant que j’ai eu, c’est une fausse couche que j’ai faite, j’étais enceinte de deux mois »[3] explique-t-elle. A la question suivante, la femme parle de trois mois puis reste silencieuse  lorsque le gendarme lui demande ce qu’elle a fait du fœtus. L’enquêteur insiste. « Si vous étiez seul, je vous ferais voir l’endroit» finit-elle par lâcher.  Quelques minutes plus tard, la couturière désigne une partie gazonnée à 200 mètres de chez elle. « C’est à cet endroit » indique-t-elle. Joseph Mazade arpente la parcelle. En vain. « Il n’y a aucune trace de sang »  s’impatiente le gendarme. Célina le conduit alors  500 mètres plus loin, à 200 mètres de Mauzé-Thouarsais. « Je l’ai jeté par là, près de ce buisson ». En inspectant le lieu, Joseph Mazade découvre un amas sanguinolent. Le docteur Faure, arrivé sur les lieux en fin de matinée, reconnait un placenta mais aucunement un fœtus. L’interrogatoire se poursuit une bonne partie de la journée.  Une nouvelle confidence de la jeune femme conduit les enquêteurs à sonder les cabinets de Mélanie Juillard. En vain. Epuisée, Célina finit par baisser pavillon. Sur ses indications, Joseph Mazade découvre dans une haute haie, située à 200 mètres du domicile Mélanie Juillard, le cadavre d’un petit garçon recouvert de mouches. « Mais c’est un enfant très bien formé ! Est-il né vivant ? » demande interloqué le gendarme. « Oui » avoue la jeune fille qui réitère ses aveux quelques jours plus tard devant le juge Louis Muratelle. « Je n’ai jamais prémédité de tuer mon enfant, j’avais toujours dans l’idée d’accoucher chez la femme Juillard, je ne pouvais pas penser qu’elle me chasserait au moment de mon accouchement. J’étais seule quand j’ai accouchée, j’ai vu arriver une femme, je me suis affolée, j’ai serrée le cou de mon enfant sans savoir ce que je faisais. »[4] « Pourtant, vous vous êtes bien rendu compte de ce que vous faisiez lorsque vous l’avez jeté dans un fossé et abandonné » coupe le magistrat. « Oui » reconnait l’accusée.

L’heure du procès

Devant la cour d’assises, Célina maintient cette version. Sa bonne réputation et celle de sa famille, la trahison de sa patronne et celle de son petit-ami ont pesé lourd dans la balance à l’heure du verdict puisque les jurés l’ont déclarée non coupable d’infanticide. Elle est donc ressortie libre du tribunal.

[2] Interrogatoire et confrontation entre Célina Geay et Mélanie Juillard. 31 mai 1908. Dossier de procédure.  Série 2 U

[3] Déposition de Joseph Mazade, le 31 mai 1908. Dossier de procédure. Série 2 U

[4] Interrogatoire de Célina Geay, 5 juin 1908. Dossier de procédure. Série 2 U.Conclusions du rapport du médecin légiste. Dossier de procédure. (archives départementales des Deux-Sèvres)

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Cet article a été publié le vendredi 18 juillet 2014 à 7:11 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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