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Clarisse voulait juste l’oublier (Niort, 1892)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

21 juin 1892. En Nouvelle-Calédonie, Léonard Piquet s’éteint à l’âge de 45 ans, éreinté par huit longues années de bagne. Dans cette colonie pénitentiaire fréquentée par les criminels les plus dangereux de l’hexagone, le bagnard immatriculé 15499, classé parmi les « transportés toutes catégories », a tout connu : la faim, la soif, l’épuisement total par le travail, la violence. A maintes reprises, il a dû regretter son geste, commis huit années plus tôt à Niort. Un fait divers qui a marqué les esprits par sa brutalité et qui trouve son origine 9 ans plus tôt

Décembre 1883. Paulin Clément Lesueur est très ennuyé. Comment va-t-il faire pour remplacer sa domestique victime d’un accident. Le notable de 36 ans ne peut se passer d’une servante pour tenir sa belle maison de la rue de Strasbourg à Niort.

Heureusement sa situation établie d’Inspecteur adjoint des Forêts lui permet de fréquenter des gens de confiance qui lui ont parlé d’une certaine Clarisse Piquet, surnommée Berthe. A 30 ans, cette femme jouit d’une très bonne réputation. Il décide de la rencontrer. Clarisse lui parle de ses expériences passée, notamment lorsqu’elle tenait une cantine, installée dans les rues de Niort. Séduit tout comme son épouse, Paulin Clément Lesueur l’engage le 20 décembre. Il ignore à cet instant qu’il va devoir bientôt trouver une autre servante. Depuis des années, Clarisse vit dans une crainte permanente de son mari, Léonard. Elle s’est mariée avec lui le 7 mai 1879. Depuis, elle vit un enfer. Battue et humiliée par cet époux alcoolique, elle a lancé une procédure de séparation de corps en 1883. Pour le fuir davantage, elle s’est engagée comme servante, abandonnant son indépendance et sa cantine. Quant à Léonard, il ne l’a pas vu depuis un mois et son départ pour Angers.

« Je n’en veux pas à ma femme »

27 février 1884. Clarisse vaque a ses occupations au domicile des Lesueur quand on sonne à la porte. Elle se hâte pour aller ouvrir et tombe nez-à-nez avec Léonard. Instinctivement, elle recule devant l’état de son époux qui empeste le vin et peine à trouver ses mots. En un clin d’oeil, elle fait demi-tour et court prévenir son maître à l’étage. « Voilà Piquet qui est encore en état d’ivresse, qui vient pour me parler, veuillez donc être assez bon pour le renvoyer »1 M. Lesueur se lève et s’empresse de chasser le mal-opportun en le reconduisant sur le trottoir. Sur ce, il « ferme la porte devant lui » et reprend ses activités. Il ne voit pas Léonard Piquet enrager et se tirer les cheveux de colère. « Tu veux ta séparation, hé bien tu ne l’auras pas ! » (1) marmonne-t-il en croisant Mme Lesueur, rentrant d’une course.

Piquet prend ensuite la direction de l’auberge de la place St-Jean à Niort, commande du vin rouge et de quoi se restaurer. Eugène Viaud, l’aubergiste, le sert pendant que son client entame la conversation avec ses voisins de table. Il ne met pas longtemps à évoquer sa femme et « ses ennuis ». « Elle veut se séparer de moi. Je n’en veux pas à ma femme qui n’est qu’une bonne travailleuse et une bonne femme. J’en veux à mon beau-père qui la détourne de moi et à un autre individu. »2 A l’issue du repas, il décide de passer la nuit dans l’auberge. Le lendemain matin, après avoir avalé du fromage et une demi bouteille de vin blanc, il quitte les lieux en s’adressant à l’aubergiste. « Je viendrai peut-être ce soir mais ce n’est pas sûr, parce que je vais tacher de m’embaucher du côté de Melle. »

Henriette finit par céder

Le pense-t-il vraiment en quittant l’auberge? Toujours est-il qu’à dix heures, Piquet pénètre dans la quincaillerie de Henriette Canteau, rue Thiers à Niort, pour marchander un « couteau à boucher ». Il propose soixante-quinze centimes alors que l’objet coûte un franc. La commerçante refuse. Piquet quitte le magasin mais revient quelques instants plus tard en renouvellement sa démarche. Henriette perd patience. « Je ne vous le donnerai pas »3 finit-elle par lâcher tout en poursuivant son travail. Piquet n’en a cure. Il insiste, parlemente et finit par faire craquer la commerçante qui accepte le marché. Après avoir empoché les vingt-cinq centimes de monnaie en échange de sa pièce d’un franc, Piquet repart avec son couteau emballé dans du papier. Il peut maintenant aller boire la goutte avec un camarade à l’auberge de la femme Régnier place des halles,

Il est près de midi lorsqu’il se présente au domicile des Lesueur. Comme la veille, Berthe lui ouvre sans deviner que son époux l’attend un couteau dans la main. A peine a-t-elle saisit la poignée et entrouvert la porte qu’il se précipite sur elle, la pousse au fond du corridor et lui plante l’arme dans le ventre. Un cris étouffé retentit précipitant M. Lesueur hors de son bureau. Lorsqu’il arrive dans le corridor, il voit Piquet se frapper à deux reprises le couteau dans la poitrine. « Sortez de chez moi » hurle le propriétaire. « Ne craignez rien » lui rétorque l’agresseur« excessivement pâle », l’arme toujours à la main. « J’ai tué ma femme comme je le voulais, je ne ferai de mal à personne. J’ai aussi mon affaire. » Puis, il jette l’arme du crime et sort de la maison. Paulin Clément Lesueur se précipite dans la cuisine en appelant sa domestique. « J’ai reçu une blessure très grave » lui souffle-t-elle en voyant son maître paniqué. « Je suis une femme perdue ». Plus tard il dira aux enquêteurs. « J’ai envoyé chercher un médecin et me suis empressée de la faire transporter chez son père. » C’est là que le juge Jean-BaptisteJoseph-Alcide Babert de Juillé la trouve pour l’interroger. Elle lui confit. « Depuis trois ans nous vivons en assez mauvaise intelligence mon mari et moi. Ma conduite a pourtant toujours été régulière. Je suis très travailleuse et j’affirme que je ne donnais à mon mari aucune cause de reproches mais il était d’une jalousie sans pareille et me faisait continuellement des reproches.»4 Puis évoquant l’agression. « Je suis allée pour lui ouvrir et sans rien me dire il s’est précipité sur moi et m’a brusquement porté un coup de couteau. » Trois jours plus tard, le 1er mars, Clarisse meurt à 4h30 du matin à l’âge de 31 ans.

« Je ne regrette que de n’être pas mort »

Charles Roulland, le médecin chargé de son autopsie est celui qui lui a porté secours quelques minutes après son agression. Dans son rapport il note que la « femme Piquet présente une plaie pénétrante au duodénum et une blessure du tronc de la veine porte  qui ont, l’une et l’autre, concouru à amener la mort »5. Le couteau a été dirigé « de haut en bas et de gauche à droite. » Il ajoute que « l’énorme perte sanguine (« deux litres au moins ») subie » est « le résultat de la blessure de la veine porte. Aussi je considère cette hémorragie interne comme la cause principale de la mort »

Interrogé le jour de son agression malgré ses graves blessures, Piquet confie que la situation de son couple s’est dégradée « depuis cinq ou six mois […] c’est-à-dire depuis que cet individu la fréquentait. »6 Il précise. « C’était un charpentier nommé Salomon qui travaille chez Chauveau. » Le juge peine à le croire. « J’en suis certain, je l’avais mis à la porte de chez moi deux fois différentes avant de quitter Niort. Je l’ai su depuis que le 19 janvier dernier, jour de mon départ pour Angers, on les avait vus se promener ensemble de la soirée. Je me trompe c’est que le lendemain qu’on les a vus se promener le soir. » Il ajoute qu’il ignorait que son épouse avait demandé une séparation de corps. « On me l’a bien dit, je n’en étais pas sûr » explique-t-il au juge.  Et la préméditation du crime ? « Cette idée m’est venue aussitôt après que j’ai été renvoyé par son maître. » « Avez-vous quelque chose à ajouter dans l’intérêt de votre défense ? » lui demande le magistrat instructeur. « Non, je n’ai qu’un regret c’est de m’être manqué moi-même. » « Mais vous devez regretter d’avoir grièvement blessé votre femme ?» insiste le magistrat. « Non, je le répète, je ne regrette que de n’être pas mort moi-même. » Une certitude qui va s’effacer. Le 14 mai, près de deux mois et demi après le crime, c’est avec une pointe de regret que s’achève son dernier interrogatoire. « Oui, je regrette vivement de m’être laisser aller aussi loin, cela a été plus fort que moi. » 7 Traduit devant la Cour d’assises pour assassinat, les jurés le reconnaissent coupables mais lui accordent le bénéfice des circonstances atténuantes. Il échappe à la peine de mort mais écope de dix ans bagne. Il est déporté en Nouvelle-Calédonie avant d’y mourir huit ans plus tard.

Les sources 

Déposition de Paulin Clément Lesueurre. 30 avril 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306.

Déposition de Eugène Viaud. 8 mars 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306.

Déposition de Henriette Canteau. 8 mars 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306.

Déposition de Clarisse Piquet. 28 février 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306.

Rapport du médecin légiste, Charles Roulland. 2 mars 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306

Interrogatoire de Léonard Piquet. 28 février 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306

Interrogatoire de Léonard Piquet. 14 mai 1884. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U306

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Cet article a été publié le lundi 3 décembre 2018 à 1:56 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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