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Colporteur, un métier dangereux (Le Chillou, 1839)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

L'ordre de conduite de l'accusé, Danièle Vignolle (Archives départementales des Deux-Sèvres, 2U172)L’étude des sources judiciaires au XIXe siècle nous renseigne aussi sur la vie de la société avec ses coutumes, ses traditions et ses métiers oubliés. Celui de colporteur d’images était très représentatif de cette époque. Appréciés des enfants toujours friands d’images, les colporteurs étaient aussi craints des autorités. Souvent assimilés à des vagabonds, ils étaient parfois chassés de certaines villes ou même victimes de gens peu fréquentables…

18 septembre 1839. Une foule de curieux se presse dans les bois de la Biliotières. Depuis la fin de la journée, une rumeur court dans la commune du Chillou qu’un crime a été commis dans cette forêt, jouxtant le village. Lorsque les premiers habitants arrivent sur les lieux du drame, la vision qui s’offre à eux dépasse tout ce qu’ils avaient imaginé. Là, sous une cépée de bois de chêne, à onze mètres d’un sentier, un jeune homme git dans une mare de sang, le cou sectionné par trois blessures profondes.Lorsque les autorités parviennent sur les lieux du crime, elles tentent de mettre un nom sur une victime semblant tout juste sortie de l’enfance.  Elles trouvent l’indice inscrit en toutes lettres sur la mallette située à côté de la tête de la victime : Jean Ferran. La fouille de la veste et l’ouverture de la valise donnent un coup d’accélérateur à l’enquête.  La victime avait 16 ans et devait être colporteur de profession au regard du nombre important de gravures trouvées dans sa valise. Dans son portefeuille, des factures trouvées indiquent que Jean Ferran venait tout juste de quitter son poste de domestique chez M. Blanquet. La victime entretenait aussi une correspondance avec ses parents.

Un cou tranché jusqu’aux vertèbres

Quant à la scène de crime, elle se révèle tout aussi intéressante. Avant de se faire surprendre par son agresseur, la victime s’est défendue avec l’énergie du désespoir. Les enquêteurs notent dans leur rapport. «La lutte avait été longue et terrible : en effet, le terrain était foulé en tous sens, des branches étaient brisées, les débris d’un miroir était à terre. Le combat était encore attesté  par la déchirure de la manche de la veste et par les doigts crispés et couverts de boue de la victime. Le meurtrier l’avait terrassé au bord du sentier […] et après l’avoir trainée sous la cépée, il l’avait achevé en l’égorgeant. »[1] Pour faire croire à un sommeil prolongé ou simuler l’ivresse, l’assassin avait caché les blessures en plaçant les bras de la victime sur sa gorge. Une action vouée à l’échec au regard de la chemise gorgée de sang et « entièrement tirée vers le haut ». « Ah, ils l’ont ainsi rangé, pour lui voler sa ceinture » lâche le maire de Chillou, constatant le gilet et le pantalon déboutonnés de la victime. Avec autant d’indices, l’enquête progresse rapidement. Pour le magistrat instructeur, l’assassin voulait dépouiller Ferran. Submergé par l’émotion, il a probablement paniqué après son agression, se limitant à la fouille de la ceinture. D’ailleurs pour savoir que le jeune colporteur dissimulait de l’argent à cet endroit, il devait forcément bien le connaitre. Une fois son crime commis, il  s’est débarrassé de son couteau sur place et n’a même pas pris la peine de faire les poches de sa victime qui contenait 57 francs. L’autopsie révèle aussi que l’agresseur tenait sa victime couchée lorsqu’il l’a égorgé.

Une ceinture pour les « grosses pièces »

Les  enquêteurs retrouvent la trace de M. Blanquet. Originaire des Pyrénées, l’homme explique qu’il était bien avec Ferran et plusieurs autres colporteurs il y a quelques jours. Ils se sont réunis à Angers puis ont cheminés ensemble jusqu’à Brissac. Là, le groupe de six s’est divisé en trois : un a pris la route de Nantes, un autre s’est dirigé vers Niort. Quant à Ferrand, il est parti vers Doué avec un certain Vignolle. Il ajoute que la victime était un excellent vendeur qui gagnait beaucoup plus que la plupart des colporteurs. Malheureusement, Jean Ferran était aussi un peu bavard. A Laval, Blanquet lui conseilla d’acheter une ceinture pour y mettre ses « grosses pièces ».

A plusieurs dizaines de kilomètres de là, Daniel Vignolle, marche à vive allure. Depuis plusieurs jours, le garçon de 19 ans, plutôt robuste et grand, se sait recherché par la justice. En Charente, il se débarrasse d’une partie de ses vêtements et de sa mallette. Il est finalement appréhendé à son domicile en Haute-Garonne. Présenté au juge d’instruction, Vignolle nie les faits. S’il n’a plus sa valise c’est qu’il l’a déposé chez un aubergiste. Où ? Il ne sait plus. Et ses deux blessures profondes aux mains ? Il s’est coupé en tranchant du pain. Et celles aux jambes ? Il ne peut les justifier. A son domicile, les enquêteurs découvrent plus de 600 francs. Il explique qu’il a quitté Ferran à Montreuil avant d’aller coucher seul à Loudun. Mais là-bas personne ne le reconnait. Sur place, il est incapable de trouver son lieu de repos. En cellule, Ferran se confie à ses collègues détenus évoquant son malheur d’avoir laissé son couteau et sa blouse sur le lieu du crime. Il ajoute qu’il n’y a que « cela qui le vendrait » car « personne ne lui a vu faire le coup » et « qu’il avait pris toutes ses précautions. » Dans un courrier adressé à son frère, il propose d’acheter le témoignage d’un habitant de  Loudun pour attester de son passage dans la ville. Le courrier est intercepté par la justice. Avec toutes ces charges, les chances pour Daniel Vignolle de sortir libre de la cour d’assises étaient quasiment nulles. Après quelques minutes de délibération, l’adolescent est reconnu coupable du crime avec préméditation. Grâce au bénéfice des circonstances atténuantes, il échappe à la peine de mort mais est condamné au bagne à perpétuité.  Une peine lourde souvent synonyme de mort à court terme.



[1] Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2 U 172

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Cet article a été publié le lundi 4 août 2014 à 10:31 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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