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Crime au jardin de La Plaine (Saint-Cyr, 1893)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

Les « véritables » crimes passionnels sont commis par des gens désespérés qui tentent ensuite de commettre l’irréparable sur leur propre personne. La preuve avec cette histoire extraordinaire.

14 avril 1893. Rue de la Tranchée, à Saint-Symphorien, Pierre Lanfroid, 27 ans, relit les trois  lettres qu’il vient tout juste de finir de rédiger. Alors qu’il les glisse dans leurs enveloppes, il sent l’émotion le submerger. Depuis plusieurs mois, Pierre souffre le martyr. Pour sortir ce mauvais pas, il doit absolument poster ces trois lettres et se rendre à Saint-Cyr.Le lendemain, arrivé à Saint-Cyr, Pierre Lanfroid ouvre la porte du café deLa Plaine, situé sur la route de Tours à Mettray .Ils’avance jusqu’à l’entrée du jardin du cabaret et remarque la silhouette d’Elvina. Aussitôt, son visage s’illumine. Voilà bientôt six mois que cette fille de 22 ans l’obsède nuit et jour. Six mois, qu’il ne cesse de lui donner de l’argent en échange de trop rares moments passés à ses côtés. Deux jours plus tôt, elle l’a rejeté parce qu’il n’a pas cédé à ses exigences financières. «Tu peux t’en aller et ne pas revenir ! (1) » lui a-t-elle lancé avec mépris. Il y a plusieurs semaines, Elvina avait pourtant répondu favorablement à sa demande de mariage avant de se désister. Depuis, elle couche avec un client du bar. Anéanti par cette nouvelle, l’amoureux transi a tout fait pour la reconquérir. Son père l’en a d’ailleurs dissuadé car les mœurs légères de la demoiselle ont largement dépassé les frontières de Saint-Cyr. Il y a quelques jours, une querelle terrible a d’ailleurs éclaté entre les deux hommes.

 Coup de feu dans chacune de ses oreilles

Lorsque Elvina Barrault aperçoit Pierre Lanfroid à l’entrée du jardin, elle reste figée. La dispute au sujet des huit francs l’obsède encore. Pour la rassurer, le jeune homme s’avance vers elle. La conversation s’engage. Les huit francs ? Il les a sur lui. Il lui remet la somme. Elvina s’approche et l’embrasse. Pierre Lanfroid savoure cet instant en la serrant contre lui. Il sent la tête d’Elvina appuyée sur son épaule. Il a tout le loisir de sortir de sa poche un revolver tout en lui caressant les cheveux. Avec calme, il vise la tête et tire.  La femme s’écroule. Lanfroid se penche sur elle et tire un second coup de feu. Les clients du bar accourent dans le jardin et découvrent une scène surréaliste. Debout à côté du cadavre d’Elvina Barrault la face en avant baignant dans une mare de sang, Lanfroid pose deux pistolets sur chacune de ses deux oreilles et appuie sur les gâchettes. Pierre s’écroule à son tour.

On le retrouve un mois et demi plus tard, le 29 juin 1893, devant la cour d’Assises de Tours. Pierre Lanfroid est sorti miraculeusement vivant de sa tentative de suicide malgré le coup de feu subi par chacune de ses oreilles. Devenu sourd, il doit répondre de l’assassinat de sa maîtresse. Lors de ces précédent interrogatoires, le charbonnier de métier a tout avouer.  « Vous l’avez assassiné lâchement, par surprise et sans qu’elle pût se défendre (1)  » s’est emporté le juge d’instruction. « Oui Monsieur, j’ai agi ainsi pour qu’elle ne reste pas, moi devant m’en aller » « Comprenez-vous la gravité de votre crime? » « Oui, Monsieur. Je sais bien que j’ai mal fait. Je le regrette. » Après plusieurs heures de débat, l’impression générale qui se dégage du tribunal semble favorable à l’accusé. La lecture des trois lettres expliquant les raisons de son geste adressées à sa mère, à son cousin et un de ses amis ont montré sa sincérité, tout l’inverse d’Elvina, jugée vénale et légère. « Si je l’ai tuée c’est qu’elle ne voulait plus de moi et que je ne voulais pas une autre qu’elle (2) ! » pleure l’accusé. A la fin des débats, les jurés le reconnaissent coupable de meurtre mais rejettent la préméditation. Il est condamné à cinq ans de réclusion.

 (1) : Interrogatoire de Pierre Lanfroid, 29 mai 1893. Dossier de procédure.  (2) : Acte d’accusation. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le vendredi 10 août 2012 à 12:23 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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