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Dénoncée à tort et à Travers (Le Cormenier, 1878)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Dans les années quatre-vingt, l’historien Frédéric Chauvaud a montré que les campagnes au XIXe siècle étaient des lieux de « tensions » et de « conflits ». Dans cette « société rurale singulière »1, les normes sociales reposaient beaucoup sur  la tradition (la réputation, la famille, la terre).  Les « pressions exercées par la société globale » interdisaient tout écart. Gare alors à ceux qui n’entraient pas dans les cases… (sources : Archives Départementales)

Mardi 19 novembre 1878. Le Fenêtreau, commune du Cormenier, près de Beauvoir-sur-Niort. Jean Nourrigeon marche d’un pas assuré dans la nuit. Il est un peu plus de 21 heures et le cultivateur de 42 ans a promis d’aller chercher sa femme et sa fille parties à un mariage non loin de là. Il marche depuis quelques secondes quand un bruit le fait ralentir. Il vient d’entendre une plainte. Il tend l’oreille. Oui, pas de doute ce sont bien des cris retenus, semblant provenir de la maison de Catherine Gaboriaud, une veuve de 39 ans. Curieux, il s’approche de la demeure et remarque de la lumière par la fissure de la porte. Le plus discrètement possible, il enlève un morceau de lainé placé dans une petite ouverture pour bloquer le froid, et jette un regard à l’intérieur. Ses yeux se posent immédiatement sur Catherine Gaboriaud, debout, au pied de son lit. La veuve semble tenir quelque chose dans ses mains. Il n’a pas le temps d’en savoir plus. La femme, sentant une présence à l’extérieur de sa maison, se précipite sur la bougie pour l’éteindre. Derrière la porte, Jean Nourrigeon reste là quelques instants, figé. A l’intérieur, Catherine Gaboriaud n’ose plus bouger non plus.

Quelques jours plus tard, Jean Nourrigeon fait part de sa mésaventure à Aimé Barraud, 54 ans, cultivateur et conseiller municipal. Le témoin ne peut plus garder le secret pour lui. La position de la veuve, les cris étouffés et la forme qu’il a distinguée dans les mains de la femme lui ont forgé une conviction. Il est convaincu que la « veuve Travers », comme on la surnomme depuis la mort de son époux, Henri, venait tout juste d’accoucher au moment où il l’a surprise. L’affaire est prise très au sérieux. Le 24 novembre, en début d’après-midi une perquisition est menée au domicile de la suspecte. La petite maison est retournée, fouillée de fond en comble. Les gendarmes ouvrent les meubles, à la recherche de vêtements ensanglantées ou de tout indice tendant à prouver les traces d’un accouchement. Soudain, en ouvrant le tiroir d’une armoire, les enquêteurs s’arrêtent sur un objet oblong enveloppé dans des linges.  Quelques secondes plus tard, après avoir mise à nu la forme suspecte, ils se retrouvent nez-à-nez avec le corps d’un petit garçon, mort, avec des traces bleues sur le visage. L’autopsie pratiquée quelques jours plus tard révèle la maigreur du nourrisson. Il ne pèse que 2,350 kg pour 49 centimètres. Le médecin légiste explique que l’enfant est né à terme et viable mais il a été étouffé, au regard des ecchymoses trouvées sur la joue gauche, le pariétale gauche et près de la tempe droite.

« J’avais la crainte que les chats le mangent »

Interrogée, Catherine Gaboriaud, la tête enveloppée dans un linge, explique qu’elle est malade. Elle nie dans un premier temps, puis finit par reconnaître l’accouchement, tout en rejetant l’idée de crime. Elle confesse. « J’étais en effet descendu de mon lit car je souffrais beaucoup. J’en ensuite fait tous mes efforts pour remonter sur mon lit, à ce moment-là, j’avais mes deux mains entre mes jambes pour retenir mon enfant qui naissait. Une fois sur mon lit, j’ai taché de saisir mon couteau dans mon tablier pour couper le cordon mais j’ai perdu connaissance et je ne sais plus ce qu’il s’est passé. Cependant j’ai bien entendu l’enfant crier plusieurs fois de suite. »2 Et le bébé dans une armoire ? «J’avais la crainte que les chats le mangent » 2 Quant à son fils de 13 ans qui dormait dans la maison le soir de l’accouchement, elle l’a appelé mais il n’a pas entendu. Elle est aussitôt mise sous les verrous.

« Je crois qu’elle a tout fait, excepté le bien » 

Dans ce village du sud Deux-Sèvres, l’arrestation de Catherine Gaboriaud fait l’effet d’une bombe. Interrogée comme témoin, Henriette Bournier, l’une de ses voisines, ne peut rien dire aux enquêteurs sur les circonstances du drame. « Je voyais tous les jours la veuve Travers et malgré cela, je ne me suis jamais aperçue qu’elle fut enceinte, d’autant plus que personne au Fenêtreau ne se doutait de cette chose-là ! »4 Par contre, ce dont elle est certaine, c’est que Catherine Gaboriaud « avait une mauvaise réputation et passait pour être rapineuse. Pour moi, elle m’avait pris une chemise, dès avant être mariée […]. Il y a de cela une vingtaine d’années. Quelque temps après, cette chemise a été trouvée dans sa lessive à elle. ». Honorine Vallet, 33 ans, complète le tableau. « Elle passait pour fréquenter les hommes et elle avait aussi la réputation d’être une voleuse. »5 Rose Bonnet qui ne sait rien non plus sur le crime en rajoute une couche. « La veuve Travers, a bien je crois, pris une de mes poules car je voyais alors les siennes dans sa cour et j’entendis ma poule crier chez elle et je ne l’ai pas revue depuis, ce qui fait que je n’étais pas très bien avec la veuve Travers. »6 Madeleine Pissard, 78 ans, une autre voisine, achève définitivement l’accusé. « La veuve Travers a une très mauvaise réputation et je crois qu’elle a tout fait, excepté le bien. C’est une femme qui avait la réputation d’attirer les hommes chez elle, elle l’avait fait étant fille, elle a continué étant femme et l’a fait encore étant veuve. » 7

Un père innocent 

Interrogé Philippe Pigeon, 29 ans, apporte sa version des faits. Il explique qu’il est probablement le père de l’enfant. Il a connu l’accusée alors qu’il était le domestique de M. Proust, au Fenêtreau. Catherine venait le voir le soir, dans sa chambre pour réparer ses vêtements déchirés ou pour un point à coudre. De fil en aiguille une relation est née. « Mais je n’ai usé d’aucune violence vis-à-vis d’elle », se défend le cultivateur. « Et c’est de son propre consentement que nous avons eu des relations ensemble. Du reste, je donnais de temps en temps quelques sous à son jeune fils, quand il me faisait des commissions […] Cette femme, malgré nos fréquentes relations, m’a toujours caché qu’elle fut enceinte. Il m’est arrivé quelquefois de la questionner à ce sujet, elle m’a toujours répondu qu’il n’y avait pas de danger. J’ai donc quitté le Fenêtreau ignorant complètement sa situation et je l’ai toujours ignorée.[…] D’un autre côté, je n’étais sans doute pas le seul homme qui la voyait car cette femme a toujours eu la réputation d’avoir une mauvaise conduite. » 8 Une conduite mauvaise pour une femme mais acceptable pour un homme. Forcément.

C’est affublée de cette réputation peu flatteuse que Catherine Gaboriaud est traduit devant la cour d’assises des Deux-Sèvres. Les curieux découvrent une femme « grande » et « forte »9, probablement bouleversée de se retrouver dans un tel endroit. Face à ce jury d’hommes, la femme peine à convaincre. Tous sont persuadés qu’elle a étouffé son bébé dès qu’il est né. Elle n’en voulait pas. Elle n’avait d’ailleurs prévenu personne de sa grossesse, preuve de sa volonté de le faire disparaître. Ce sont ses cris étouffés que Jean Nourrigeon a perçu, juste au moment où il passait devant la maison. En quelques heures, l’affaire est entendue. « La veuve Travers » est reconnue coupable d’infanticide et condamnée à cinq ans de prison.

Les sources 

  1. Chauvaud Frédéric, Tensions et conflits, aspects de la vie rurale au 19e siècle d’après les archives judiciaires : l’exemple de l’arrondissement de Rambouillet (1811-1871), thèse de Doctorat d’Histoire, Paris X, 1988.
  2. .Interrogatoire de Catherine Gaboriaud. 2 janvier 1879. Dossier de procédure. Archives départementales.
  3. Interrogatoire de Catherine Gaboriaud. 7 décembre 1879. Dossier de procédure. Archives départementales.
  4. Déposition de Henriette Bournier. 19 décembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.
  5. Déposition de Honorine Vallet 18 décembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.
  6. Déposition de Rose Bonnet. 18 décembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.
  7. Déposition de Madeleine Pissard,. 19 décembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.
  8. Déposition de Philippe Pigeon. 9 décembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.
  9. Rapport du médecin légiste chargé de « visiter la veuve Henri Travers ». 24 novembre 1878. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le jeudi 24 janvier 2019 à 10:31 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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