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Effroyable jardin (Niort, 1860)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Un mari jaloux est capable de tout, comme creuser une tranchée pour espionner son épouse dans un potager. Cela pourrait faire sourire mais la suite de ce crime très médiatique au XIXe siècle va malheureusement basculer dans le tragique. 

 

« Une foule avide d’émotions se presse dans la salle de la Cour d’assises. On vient voir juger un homme accusé d’assassinat : une bêche et un bâton ayant servi au meurtrier, quelques vêtements ensanglantés ayant appartenu à sa victime, un banc sur lequel aurait été commis le meurtre et qui porte des traces de sang sont déposés sous les yeux des jurés. »1 C’est en ces termes que le journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres débute son article le 11 septembre 1860. Comme des dizaines de curieux, le reporter est venu assister au procès de l’un des crimes les plus médiatiques du XIXe siècle en Deux-Sèvres.  

Cette affaire « malheureuse » trouve son origine deux mois plus tôt. Le jeudi 19 juillet 1860, Félicité Massé, 30 ans marche en direction de Romagné, à St-Florent dans un quartier de Niort. En ce milieu d’après-midi, la mère de famille, accompagnée d’Ernest, son fils de 10 ans, est venue récolter quelques légumes dans le jardin que son mari loue à M. Pétraud. D’ailleurs, sur le chemin, le propriétaire s’est joint à eux. Lui aussi a prévu de s’occuper du lopin de terre qu’ils s’est réservé, près de celui qu’il loue. Arrivés sur place, les trois individus se lancent dans leurs occupations respectives. La mère et le fils prennent la direction des rangs de petits pois et Pétraud regagne son potager pour cueillir des fèves. D’un geste précis et rapide, Félicité, le dos courbé, garnit son tablier de dizaines de cosses qu’elle vide régulièrement dans un panier situé dans un cabinet. La récolte est d’autant plus rapide que depuis quelques minutes, Pétraud s’est joint à elle pour cueillir les petits pois. Vers cinq heures, elle se redresse dans le rang et part en direction du cabinet. Aussitôt Paitraud se redresse à son tour et la suit la femme. Au passage, il demande à Ernest de rester en dehors.

« Le coup est fait ! »

A quatre-vingt mètres de là, Alexis Massé, le mari de Félicité, surveille son épouse et Pétraud aller et venir dans le jardin. Depuis des jours, l’époux enrage, convaincu que l’homme qui lui loue ses terres veut lui voler sa femme. Alors, pour les surprendre en flagrant délit d’adultère, il s’est creusé le matin même une grande fosse près du jardin, le long d’un mur, dans laquelle il peut tenir allongé tout en surveillant les lieux. Il s’y est glissé une première fois à l’aube de 7h à 9h, avant d’y revenir vers midi, avec une bouteille d’eau de vie qu’il vide au gré de ses excès de colère. Caché derrière un cep de vigne placé-là pour le dissimuler davantage, il a vu son épouse et le propriétaire se rapprocher pour cueillir des petits pois. Vers 17 h, sa femme disparaît avec le propriétaire dans le cabinet. C’est le moment où il jaillit de sa cachette et tout en se courbant pour ne pas être vu, parvient à se rapprocher et à se cacher derrière un mur jouxtant le cabinet. Légèrement essoufflé, il aperçoit à présent son fils qui attend patiemment devant la porte. Après quelques minutes, cette dernière finit par s’ouvrir pour laisser apparaître Félicité Massé portant deux paniers garnis de petits pois. « Va prendre dans le cabinet un couteau pour aller couper des choux »2 demande-t-elle à son fils en posant ses deux paniers. A peine a-t-elle achevé sa phrase, qu’elle reçoit un terrible coup de bâton à la tête et au bras. Alexis Massé vient de surgir face à elle, un grand « échalas » à la main. Témoin de cette scène épouvantable, Ernest hurle de terreur et court de se cacher à l’intérieur du cabinet où Pétraud, alerté par les cris, s’est armé d’une fourche. Lorsque Massé ouvre la porte et pénètre à l’intérieur, Pétraud se dresse face à lui. D’un geste rapide du pied, l’époux parvient à bloquer la fourche du propriétaire et lui assène aussitôt un terrible coup de bâton dans la tête. Caché derrière la porte, Ernest voit le sang jaillir du visage de Pétraud. Alors que le propriétaire s’écroule, Ernest parvient à s’enfuir avec sa mère. La suite de l’agression est d’une rare violence, Massé délaissant son bâton au profit d’une bèche3 trouvée sur place. « Le coup est fait » hurle-t-il soudain en sortant du cabinet et s’élançant quelques mètres derrière sa femme et son fils.

De violents coups de « boële »

Pendant ce temps Pétraud, au prix d’un effort extraordinaire, parvient à se traîner hors des lieux et à gagner la sortie du jardin. Malheureusement pour lui, son agresseur décide de faire demi-tour et le trouve se traînant près du portail. « Coquin, vous devriez avoir honte, vous qui avez une jolie femme et une fille mariée, de faire ce que vous avez fait. »4. «  Et qu’est-ce que j’ai fait, moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » se défend Pétrault suppliant. Ulcéré par cette réponse, Massé lui assène une nouvelle série de violents coups de « boële », de pied et de poing. Les voisins accourent de toute part. « Mais malheureux, laissez donc cet homme, vous lui avez déjà trop donné, vous le tuerez. » hurle l’un d’eux. « Eh bien ! j’aime mieux faire de la prison tout le temps de ma vie » lui rétorque aussi sec Alexis Massé.

Le lendemain, les docteurs François Fontant et Paul Eymer pénètrent dans la chambre mortuaire au domicile de la victime. Ils ont été chargés par le juge d’instruction Denis François Potier de déterminer les causes de la mort de Pétraud et « la nature de l’instrument vulnérant». C’est un corps supplicié qu’ils découvrent avec pas moins de quatorze blessures, essentiellement au visage. La victime a eu le tibia droit et le crâne fracturés ; mais ce sont les blessures IX et X qui ont causé la mort. En l’occurrence une plaie « au sommet de la tête laissant voir en écartant les bords l’os pariétal »5 et une autre « étroite et profonde  à bords très irréguliers » « à la région temporale gauche ». Les médecins précisent que c’est l’épanchement sanguin qui a découlé de ces coups au crâne qui a engendré la mort. Quant à l’outil, il s’agit d’une bien d’une binette.

Tout l’enjeu de l’instruction repose sur le constat d’adultère. Alexis Massé est catégorique. « Je soutiens toujours que je suis entré dans le cabinet avant que ma femme n’en sortit, et que je l’ai surprise couchée sur le banc et Pétraud couché dessus, avant que je ne la frappe. »6 Seulement Félicité et Ernest jurent le contraire. Des analyses sont pratiqués pour expliqués des traces blanches retrouvées sur la chemise du défunt mais les experts déterminent qu’il ne s’agit pas de sperme.

« Je voulais le faire il y a déjà longtemps »

Le procès, très médiatique, est l’occasion de revenir sur la personnalité de l’accusé, jugé violent, taciturne et jaloux maladif. Quinze mois plus tôt, soupçonnant sa femme d’adultère, une violente altercation avait déjà éclaté entre lui et son ami Proteau. Cette fois, l’affaire est bien plus grave. Un homme est mort et la préméditation a été retenue contre l’accusé. A la lecture du dossier, cette dernière semble établie. Ainsi, Marie-Louise Caillon explique que le soir du crime, Alexis Massé est venu se réfugier chez elle. « Je viens de faire un coup. […] Je voulais le faire il y a déjà longtemps. »7 Et puis, il y a ces quelques témoins, comme Jacques Morin, qui expliquent que Massé ne leur a pas confié le flagrant délit de relation entre sa femme et Pétraud. Cette version serait venue plus tard, pour justifier son geste. « Il me dit point qu’il eut surpris sa femme et Pétraud commettant ensemble le délit d’adultère et si cela eut été, il n’eut pas manqué de me le dire. » 8 François Malveau, un des premiers voisins arrivés sur les lieux du crime, confirme. Aussi étrange que cela puisse paraître, Félicité Massé n’est pas entendue le jour du procès. Elle avait pourtant tant de choses à raconter, comme les avances faites par la victime depuis plusieurs semaines. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle avait emmené son fils au jardin, histoire de dissuader Pétraud. Le réquisitoire du Procureur est des plus cléments. Le magistrat explique tout d’abord sa première rencontre avec l’accusé, le soir du crime, lorsque Alexis Clément est venu se rendre aux autorités. « Il venait me dire qu’il avait surpris son ennemi en flagrant délit d’adultère avec sa femme, qu’il l’avait frappé autant qu’il l’avait voulu. » « Si vous avez réellement vu ce que vous dîtes […] le jury ne vous condamnera pas » lui répondit le Procureur. Il ajoute. « L’accusé avait été jusqu’ici un honnête homme. […] Massé avait-il des motifs d’être jaloux, je le crois.[…] Le démon de la jalousie le mordait au coeur, sa tête était arrivée à cet état de paroxysme où tous les moyens sont bons pour se convaincre. Pétraud a eu tort sans doute d’accompagner au cabinet la femme Massé. » La charge est plus offensive sur la fin du discours. Il demande la condamnation de l’accusé mais avec le bénéfice des circonstances atténuantes. Dans ce contexte, l’avocat de Massé joue sur du velours parlant de cette « femme qui l’a trahi » et « des joies de la sainte famille » « à jamais souillées et flétries. » « C’est une implacable nécessité que celle à laquelle vous avez obéi. […] Il fallait bien vous montrer les vrais coupables, […] prouver et dire que c’était l’infamie de la mère qui avait armé le bras du mari. Cette défense est une des plus grandes douleurs que cet homme ait éprouvées. Et pourtant, Messieurs, Massé devait rêver une autre existence : il a été un fils pieux, un ouvrier laborieux, économe et probe ; un mari plein d’amour et de bontés, un père ardemment dévoué à ses enfants, il n’a point eu de vices dégradants. […] J’oserai dire que la destinée de ce malheureux est une injustice de Dieu et qu’il avait mérité le droit d’être heureux. Etre heureux ! Il ne le sera jamais ; mais il dépend de vous, Messieurs les jurés, […] de le foudroyer d’un verdict de condamnation, ou bien, si, ce que j’espère, vous partagez mon ardente conviction, de lui dire : -Vous êtes absous, vos larmes ont lavé le sang de vos mains. » Puis, il aborde la réputation de l’épouse de l’accusé «. Si on la voit sortir de ce bouge la toilette en désordre, rajustant le devant pendant que le derrière l’accuse, c’est l’effet d’un simple accident ! Je passe un hasard, deux hasards. » Massé qui était « sans arme » « n’est point un assassin, mais bien le justicier de son honneur. » Assis devant ses notes, M. Delavault, journaliste au Mémorial des Deux-Sèvres, est subjugué par la prestation de l’avocat, selon lui «maître de la parole ». « Quelques minutes » après la fin de la plaidoirie de Me Ricard, les jurés sont de retour dans l’hémicycle. Ils déclarent Alexis Massé non coupable de tous les chefs d’inculpation. Pour la justice, il est innocent du crime de Pétraud.

Mémorial des Deux-Sèvres. 11 septembre 1860. Archives départementales.

Déposition d’Ernest Massé. 7 août 1860. Dossier de procédure. Archives départementales.

Les enquêteurs parlent aussi d’une binette, selon les documents.

Déposition de François Malveau devant la cour d’assises. Mémorial des Deux-Sèvres. 11 septembre 1860. Archives départementales.

Rapport d’autopsie des docteurs Fontant et Eymer. 28 juillet 1860. Dossier de procédure. Archives départementales.

Interrogatoire d’Alexis Massé, 10 août 1860. Dossier de procédure. Archives départementales,

Déposition de Marie-Louise Caillon, 9 août 1860. Dossier de procédure. Archives départementales.

Déposition de Jacques Morin. 24 juillet 1860. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le dimanche 2 décembre 2018 à 10:08 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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