Alcool, racisme, violence…Quand les faits-divers nous éclairent sur la vie quotidienne des Deux-Sèvriens dans les campagnes à la fin du XIXe siècle. 

20 décembre 1898. 19 h. Deux hommes s’échappent en courant de l’auberge des Trois lapins située dans le village de Pitié, commune de La Chapelle-St-Laurent.  « Courons vite chercher nos fusils ! » lance l’un d’eux. « Oui mais il n’y a pas de cartouches », répond l’autre. « Nous en ferons » 1 Comme des fous, Charles Bouchet, 23 ans, et son frère, Adrien, 19 ans, pénètrent dans leur roulotte respective, installée devant le calvaire sur la place du village. En quinze minutes, les deux complices, le souffle court, s’emparent chacun de leur fusil, qu’ils ont pris le temps de charger après avoir fabriqué des cartouches. Ils marchent à présent en direction des quatre autres roulottes situées à quelques mètres des leur. Albert Hervé et sa famille vont apprendre de quel bois on se chauffe chez les Bouchet. Il ne fallait pas leur chercher des histoires et les frapper tout à l’heure dans l’auberge.

A l’intérieur de leurs roulottes, les occupants ignorent tout de la gravité de la situation. Les neuf personnes des familles Hervé, Orne et Perrin vaquent à leurs occupations tranquillement et s’apprêtent à se coucher pendant que leurs deux garçons de 9 et 14 ans coupent du bois à l’extérieur pour le lendemain. Il y a bien eu une altercation tout à l’heure dans la café mais l’affaire est clause. Les frères Bouchet ont de toutes les façons trop bu. Ca ira mieux demain.

Des voisins ont tout vu 

« Ah papa, papa, ils ont leur fusil ! » hurle soudainement les enfants depuis l’extérieur. Albert Hervé, 39 ans, est le premier à sortir, suivi de sa femme. Jean Orne (son beau-frère) est déjà dehors. Les Perrin sont quant à eux restée dans leur roulotte. « Vous n’auriez pas le courage de tirer sur un chrétien » lance Albert Hervé aux deux frères, pendant que son gendre se rapproche dangereusement d’Adrien Bouchet, le plus jeune des frères. Aussitôt le cadet le met en joue. La tension est indescriptible. Jean Orne, 23 ans, défit son agresseur du regard. L’instant d’après, il se précipite sur lui et parvient à le désarmer. Charles Bouchet réagit et tire sur Orne, qui d’un magistral coup, parvient à détourner le tir. La décharge l’atteint à la jambe. A côté de lui, Hervé, touché à la poitrine par un second coup de feu, s’écroule aux pieds de sa femme. Mort. Les plombs tirés à bout portant ont fait balle.

Les deux agresseurs prennent immédiatement leurs jambes à leur cou, poursuivit par Perrin et Orne. Ce dernier, blessé à la jambe, réussit à rattraper un des agresseurs. Une nouvelle bagarre éclate. Derrière leurs volets, quelques habitants, alertés par les altercations ont tout vu. Les frères Bouchet, qui ont finalement réussi à prendre la fuite, sont arrêtés le lendemain. Ils ont passé la nuit cachée derrière une haie. Ils sont frigorifiés. Interrogé, Charles Bouchet reconnaît bien avoir tiré mais il était selon lui en état de légitime défense puisque la famille Hervé était armée de bâtons. Faux, explique Isidore Neau, cultivateur de 31 ans, qui a tout vu de la scène derrière ses volets grâce à la lune éclairante. Les victimes n’étaient pas armées. Ces propos sont confirmés par un autre villageois, Jean-Baptiste Béchy, journalier de 47 ans, qui rentrait chez lui au moment du crime.

Traité de « Caserio », de vacher et de barbe à poux

Les deux frères sont donc traduits devant la cour d’assises des Deux-Sèvres le 15 mars 1899. Adrien Bouchet doit répondre de tentative de meurtre et son aîné, Charles, de meurtre. Leurs causes s’annoncent d’autant plus compliquées à défendre que leur réputation n’est pas bonne. « Braconniers », « vagabonds » et condamnés plusieurs fois en correctionnelle, ils ont de surcroît refusé l’assistance d’un avocat. Charles a été placé en maison de correction de 13 à 18 ans pour vols et coups. Il risque donc très gros. Le procès est l’occasion de comprendre pourquoi les deux accusés sont sortis en courant de l’auberge des Trois lapins et surtout, avec l’envie de tuer. Et là encore les dépositions des témoins vont les accabler davantage. Celles de Mme Perrin, une des habitantes de la roulotte ou vivait la victime, explique qu’au cours de l’après-midi précédant le crime, elle a croisé la compagne de Charles Bouchet, Marie Dodin, 23 ans. Cette dernière lui fit une confidence inquiétante « Je ne sais pas ce qu’ils font à l’auberge. Si mon mari se met à boire, j’ai grand peur qu’il arrive quelque chose. Quand il a bu, il ne se connaît pas. Une fois, étant ivre, il m’a donné un coup de couteau à la figure et une autre fois il a tiré un coup de feu sur moi. Je n’ai eu que le temps de me cacher sous le lit. »2 Jean Orme, sévèrement blessé à la jambe, apporte un éclairage sur ce qui s’est joué à l’intérieur de l’auberge. Un constat édifiant pour les accusés. En début d’après midi, après voir vendu ses paniers, il retrouve son beau-frère Rodolphe Perrin et son beau-père Albert Hervé (future victime) en compagnie d’Adrien et Charles Bouchet. La petite bande joue aux boules. Orme se joint à eux. « Les frères Bouchet ont perdu un litre de vin, mon beau-frère également »3 explique Jean Orme. Le groupe se met ensuite à jouer aux cartes, Adrien et Charles perdant de nouveau deux litres de vin. « Tout en jouant, ils chinaient mon beau-père. Ils le traitaient de « Caserio »4, de vacher, de barbe à poux. On prenait cela en plaisantant. A un moment donné, l’un d’eux alla même chercher une étrille et une brosse, faisant semblant d’en avoir besoin pour mon beau-père qu’ils avaient traité d’âne. » L’ambiance dérape dangereusement d’autant que l’un dès frères s’amuse à tirer avec son fusil sur des cartons que le groupe, bien alcoolisé, lui jette en l’air. Lorsque les cartouches sont épuisées, le fusil est rangé dans l’une des roulottes des Bouchet. L’autre frère, déçu de n’avoir pu tirer lance à ses amis. « Ce soir, ce n’est pas dans des cartons que je tirerai. Je veux tuer deux lièvres. » Après la visite et le départ des femmes de la famille Perrin et Hervé, les frères recommencent leur jeu malsain fait de chuchoteries à voix basses, de rires niais et de paroles blessantes à l’encontre du beau-père, lui recommandant de prendre « un interprète », le traitant « d’âne ». Jean Orme finit par réagir en demandant du respect. « Enc… » lui rétorque l’un des deux frères. A cet instant, le sang d’Orme ne fait qu’un tour. Une bagarre s’engage. Dans la confusion un carreau est cassé et le patron demande à la bande de sortir. C’est à cet instant que les frères Bouchet s’élancent vers leurs roulottes pour prendre leur fusil. On connaît la suite.

Destination la Guyane

Le jour du procès, Marie Dodin, compagne de Charles, avec qui elle a eu un enfant âgé de 4 ans, nie les propos de Mme Perrin. Son homme ne l’a jamais battue. C’est donc paroles contre paroles. Les débats permettent de sortir au moins une vérité. Victime et agresseurs ont fait connaissance le dimanche précédent, soit deux jours avant le crime. Le 15 mars à l’issue des débats, Adrien est acquitté. Charles est reconnu coupable de meurtre et de tentative de meurtre. Il écope de huit années de bagne. Il ne reverra jamais son frère car tout condamné à huit années de travaux forcés ou plus, doit, une fois sa peine purgée au camp de travail, rester à vie en Guyane, et le plus souvent sans moyen de subsistance. Un enfer. 

Déposition de Ernest Perrin, 14 ans, 7 février 1899. Dossier de procédure. 2 U 362. Archives départementales.

Déposition de Mme Perrin, 7 février 1899. Dossier de procédure. 2 U 362. Archives départementales.

Déposition de Jean Orme 7 février 1899. Dossier de procédure. 2 U 362. Archives départementales.

Du nom de Sante Geronimo Caserio, anarchiste italien auteur de l’assassinat du Président de la République, Sadi Carnot le 24 juin 1894. Le nom de « Caserio » devient alors une insulte à caractère raciste à l’encontre des Italiens. Son but est de rabaisser les Italiens au rang d’animal, d’où la comparaison avec un âne, dans notre histoire. (Laurent Dornel, L’insulte raciste au XIXe)

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Cet article a été publié le vendredi 9 mars 2018 à 6:30 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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