Le Mémorial des Deux-Sèvres du 6 mars 1879 (archives départementales des Deux-Sèvres)Au XIXe siècle, le sort des femmes est peu enviable. Lorsqu’elles sont battues ou menacées pour des maris tyranniques, la grande majorité n’imagine même pas quitter le foyer conjugal. La faute aux traditions, à la réputation laissée auprès de la communauté villageoise toute puissante, au poids de l’Eglise mais aussi à la peur des représailles. Seules quelques-unes s’y risquent. Parfois à leur risque et péril. 

Auguste Barbanneau jubile intérieurement. Il a bien berné son monde en acceptant le divorce que lui demandait sa femme depuis des années. Au départ, l’idée d’une séparation lui était pourtant  insupportable. Son honneur dans le village était en jeu. Et puis, à 42 ans, on ne fait une croix sur 20 années de mariage pour les motifs invoquées par son épouse ; mais après mûre réflexion, il a fini par se plier à ses désirs… tout du moins en façade.

Privée de nourriture

De son côté, Françoise Moreau,43 ans, ne se doute pas du mauvais coup que fomente son époux. Marié à ce tisserand depuis le 27 avril 1858, elle ressent un vrai soulagement en ce jour du 7 janvier 1879. Le jugement de séparation de corps vient d’être prononcé par le tribunal de Niort. Elle se sent d’autant plus heureuse qu’Auguste prend la décision avec philosophie. Elle ne reconnaît plus l’homme qui n’a cessé de la violenter pendant des années en l’humiliant verbalement et physiquement. Lorsqu’elle ne gagnait pas assez d’argent, il la privait  de nourriture, elle et ses deux enfants. Heureusement que Louis Moreau, son frère, est intervenu à plusieurs reprises la sauver des griffes de cet époux tyrannique.

16.75 francs, le prix de la vengeance

A l’heure où Françoise savoure sa nouvelle liberté, Auguste fait ses emplettes. C’est chez un armurier niortais qu’il a prévu de mettre en application la première étape de son plan diabolique. Le soir même du jugement, le tisserand fait l’acquisition d’un pistolet et de vingt-cinq cartouches de 7 mm. Il débourse 16,75 francs et rentre chez lui essayer son nouveau jouet. Le commerçant lui a dit qu’il pourrait ramener l’arme s’il n’était pas satisfait. Auguste se place devant sa cheminée et fait feu à quatre reprises en direction du bois qui crépite. Parfait. Ce pistolet lui semblait d’un trop petit calibre pour commettre son crime. Il s’est  trompé, l’arme est idéale pour son plan.

 « Non, tu n’es pas mort ! »

Deux jours plus tard, le 9 janvier, Françoise prend la direction de son ancien domicile accompagnée de sa fille aînée, Elisa, âgée de 14 ans . En ce début de matinée, l’ancienne épouse a prévu de récupérer ses effets personnels et ceux de ses enfants. Elle aurait pu y aller seule mais elle a préféré demander aussi à son frère, Louis, de les accompagner. On ne sait jamais. Auguste est capable de tout. Il l’a tellement menacé quand ils étaient encore mariés que l’idée de le croiser de nouveau la glace. En ouvrant la porte, Françoise découvre son ancien mari en train de discuter avec le garde-champêtre de Bessines et l’adjoint au maire. Parfait pense-t-elle. Avec ces deux hommes, les choses ne risquent pas de dégénérer. Elisa et sa mère ne s’éternisent pas et disparaissent dans une chambrer récupérer leurs affaires pendant qu’Auguste, tout en se rapprochant de la cheminée, propose à ses hôtes une prise de tabac. Les invités acceptent. A ce moment, Elisa réapparaît et interpelle son père au sujet d’un tablier qu’elle ne trouve pas. Louis Moreau tourne la tête dans sa direction. Auguste profite de cet instant pour sortir son pistolet et tirer à bout portant dans le dos de son beau-frère. « Je suis mort »[1] crie Louis en se retournant. « Non, tu n’es pas mort ! » lui rétorque Auguste en lui tirant deux autres coups de feu dans le haut du corps. Touché à trois reprises, la victime trouve la force d’agripper le cou de son agresseur, finalement sauvé par l’intervention de l’adjoint et du garde-champêtre. Auguste est mis hors état de nuire. Quant à Louis, aussi incroyable que cela puisse paraître, les médecins  le retrouvent  à son domicile, à Chanteloup, assis dans un fauteuil près de la cheminée. Après son agression, il est rentré à pied chez lui en parcourant un kilomètre. A 52 ans, le marchand de vache est visiblement une force de la nature. Dans leur rapport, les médecins notent à son sujet. « Il n’a point la physionomie d’un homme très grièvement blessé»[2]  Probablement parce que les deux dernières balles, d’un « petit calibre » ont été freinées par les nombreux vêtements qu’il portait, en l’occurrence « une blouse, un gilet de drap, un gilet de tricot de laine et une chemise ». L’une des balles est d’ailleurs tombée au sol lorsqu’il est arrivé à son domicile et a enlevé son gilet.  Finalement, seul le premier tir l’a touché  « dans le dixième espace intercostal gauche, à sept centimètres de la colonne vertébral » mais le projectile ne s’est pas enfoncé profondément.

Une poire coupée en deux

Arrêté et traduit devant la cour d’assises le 4 mars 1879 pour tentative d’assassinat, Auguste Barbanneau est obligé de reconnaître les faits. S’il a tiré sur son beau-frère, c’est qu’il lui imputait l’échec de son couple. En revanche, il nie la préméditation de son geste. « S’il n’était pas entré chez moi, je n’aurai pas fait feu sur lui  […] Je n’avais pas l’intention de le détruire mais j’avais seulement l’intention de le blesser»[3] explique-t-il. Au final, le jury coupera la  poire en deux. Reconnu coupable de l’agression, l’accusé est innocenté sur la question de la préméditation. La cour le condamne à 8 années de réclusion.

Interrogatoire de l'accusé (archives départementales des Deux-Sèvres)


[1]      Déposition d’Elisa Barbanneau, 22 janvier 1879. Dossier de procédure. 2 U 287. Archives départementales des Deux-Sèvres.

[2]      Rapport des médecins Fontant et Roulland. Dossier de procédure. 2 U 287. Archives départementales des Deux-Sèvres.

[3]      Interrogatoire d’Auguste Barbanneau. 4 février 1879. Dossier de procédure. 2 U 287. Archives départementales des Deux-Sèvres.

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Cet article a été publié le mercredi 27 août 2014 à 11:03 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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