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Honoré Pommier, le mort vivant (Fressines, 1898)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Honoré Pommier a été recherché dans toute la France. En vain. (Archives départementales des Deux-Sèvres)Honoré Pommier est un cas rare dans les archives judiciaires des Deux-Sèvres. Le crime crapuleux qu’il commet en 1898 à Fressines ne le distingue pourtant pas des autres assassins  du département. L’originalité est à chercher ailleurs… dans le dénouement de l’affaire.Pierre Moreau, son employeur aux Granges de Vaumoreau situées dans la commune de Vouillé, dit de lui qu’il s’agit d’un domestique « âgé de 30 ans environ, cheveux et sourcils châtains, yeux roux, front découvert, nez et bouche moyens, menton à fossette, moustache rousse assez forte, corpulence moyenne, teint basané, visage osseux. » Le propriétaire complète son portrait. « Il marche un peu la pointe des pieds en dedans, a des crevasses sur les mains, s’habille le dimanche d’un complet en drap marron, bottines à élastiques, chapeau de paille avec ruban bleu marine. »1 Si Pierre Moreau donne autant de précisions sur son employé c’est qu’il n’a pas le choix. En cette journée du 28 juin 1898, le sexagénaire a face à lui deux gendarmes de la brigade de Prahecq.

Un « crime horrible »

Dans le sud Deux-Sèvres, l’heure est grave. Le cadavre d’une octogénaire a été découvert deux mois plus tôt à Fressines, tout près du domicile de Pierre Moreau. Depuis, malgré des dizaines d’interrogatoires, une autopsie et des perquisitions à la pelle, l’enquête n’avance quasiment pas. Ce n’est pourtant pas faute de travail et d’investigations. Le parquet a d’ailleurs mis la pression sur le juge d’instruction André Grasseau  pour régler au plus vite cette affaire sordide. Dans le pays, l’affaire fait grand bruit et les lettres anonymes ne cessent de tomber sur le bureau du magistrat instructeur. Dans son édition du jeudi 28 avril 1898, le journal « Mémorial des Deux-Sèvres » a parlé d’un « crime horrible » avant d’expliquer les circonstances de la découverte du drame. « Lundi matin, vers 11 heures, les voisins d’une dame Marie Simon, âgée de 83 ans et demeurant au hameau de la Billaudière, s’étonnant de ne pas voir celle-ci vaquer à ses occupations habituelles, pénétrèrent dans sa maison pour voir si elle n’était pas malade. Un spectacle horrible s’offrit à leurs yeux : ils trouvèrent la malheureuse femme assassinée. Le cadavre était pendu à une corde pour faire croire à un suicide, mais il fut facile de se rendre compte, par le désordre du lit et de la chambre, que la victime avait été étranglée par des mains criminelles qui avaient laissé des traces profondes dans le cou. D’ailleurs, le vol a été le mobile du crime car on n’a pas pu retrouver une somme de 800 francs, prix d’un fermage que la veuve avait touché la veille. Les autres meubles de la maison, renfermant du linge, n’ont même pas été dérangés. […] A Fressines, où un crime horrible commis il y a une douzaine d’années est resté impuni, la population est très émue par cette nouvelle affaire mystérieuse.»2 Le journal, Le Mellois a aussi témoigné de cette inquiétude. « La commune de Fressines est de nouveau terrorisée par un crime atroce. Il y a quelques années, c’était un jeune enfant qu’on assassinait dans la plaine ; aujourd’hui, c’est une vieille octogénaire, la veuve Bourdet, née Marie Simon […] »3

« La mort n’a pas été naturelle»

C’est probablement l’émotion suscité par le crime qui explique les propos déformés des journalistes. Car la victime n’a pas été retrouvée pendue mais allongée dans son lit. L’autopsie du légiste a d’ailleurs confirmé les doutes du premier médecin venu constaté le décès. Il note dans son rapport : « La mort n’a pas été naturelle. La veuve Bourdet est morte par strangulation. Les marques imprimées sur le cou de la victime et sur les rebords des deux branches du maxillaire inférieur  indiquent […] que l’assassin s’est servi de la main droite placée en pronation forcée. » L’étrangleur a maintenu la bouche fermée de sa victime avec une telle force qu’il a laissé son empreinte dans le cou de la victime. Quant à l’heure du crime, l’expert table sur 22 h ou 22 h 30.

Il préfère se jeter dans la Boutonne

Les premiers jours de l’enquête ne donnent pas grand-chose. Sur la scène de crime, le juge d’instruction relève juste la présence d’un carreau cassé sur le sol, devant la porte du cellier. L’assassin a d’ailleurs déplacé les bouts de verre tombés à l’intérieur de la maison  pour les placer à l’extérieur. Il espérait peut-être que son crime passerait pour une mort naturelle. Peine perdue. En quelques heures, le scénario du drame  est établi. Averti que la veuve venait de touchée une forte somme d’argent dans la journée, l’agresseur, forcément une connaissance proche de la victime, a pénétré par effraction dans la maison sans se faire entendre de sa victime qu’il a ensuite étranglée dans son sommeil. La femme n’a pas lutté. Une information judiciaire est ouverte contre X pour assassinat et vol ; mais au fil des semaines, l’étau se resserre autour d’une personne : Honoré Pommier, un domestique de ferme né le 20 mai 1868 au Vert et mesurant 1,69 mètre. La justice se penche sur ce domestique dont l’un des patrons, M. Pierre Moreau, n’habitait qu’à quelques dizaines de mètres des lieux du crime. L’homme a été vu par deux témoins la nuit du crime vers trois heures du matin alors qu’il n’était pas rentré le soir mangé chez son patron. D’ailleurs, à ce moment-là, la lumière était allumée dans sa chambre de la vieille femme, au premier étage. L’instruction révèle que depuis le crime, le domestique mène grand train : vêtements, chaussures, visite fréquente dans les maisons de tolérance… Il est même passé chez le photographe pour immortaliser ses nouvelles tenues. Pour régler ses commissions, Pommier a sorti des billets de banque. Or, chez la veuve ce sont essentiellement des billets qui ont été volés. Les enquêteurs reconstituent son itinéraire et constatent qu’il a dépensé 250 francs alors qu’il n’avait reçu que 85 francs de gage. Mieux, ils apprennent qu’il a déjà été condamné à un mois de prison pour vol. Malheureusement au moment de l’interroger comme simple témoin, le suspect a disparu. La justice trouve sa trace à Niort fin juin 1898. De là, il envoie deux lettres : l’une à   sa mère,  l’autre au parquet de Melle. Il y explique qu’il n’est pas coupable du crime et que par peur de devoir passer devant la cour d’assises, il préfère se jeter dans la Boutonne. Il est ensuite aperçu à Poitiers où, après avoir exhibé ses photos et ses billets à des filles de joie, il monte dans un train pour Paris. Un témoin le voit une dernière fois à Grenelle quelques jours plus tard. Ensuite ? Plus rien. Son signalement est envoyé à moult commissariats de France. En vain. En 1904, Pommier, absent des débats, est condamné à mort par la cour d’assises des Deux-Sèvres pour assassinat et vol. A-t-il été attrapé un jour et exécuté ? C’est peu  probable. En tous les cas, les archives judiciaires des Deux-Sèvres ne l’indiquent pas. Il y a donc fort à parier que le fugitif est mort en homme en libre, probablement sous un faux nom.

1 Procès verbal de renseignements. Dossier de procédure. Série 2 U. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2 Mémorial des Deux-Sèvres. 28 avril 1898. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3 Le Mellois, 27 avril 1898. Archives départementales des Deux-Sèvres.

Il existe deux dossier de procédure de l'affaire : un ouvert contre X au début de l'enquête et un second contre Honoré Pommier (archives départementales des Deux-Sèvres)

 

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Cet article a été publié le dimanche 10 août 2014 à 9:12 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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