C’est la hantise de chacun : se coucher dans sa chambre, fermer les yeux pour s’endormir paisiblement mais se rendre compte que quelqu’un vous guette dans l’obscurité avec une arme. Cette mésaventure, Germain Boux l’a connue en 1890. 

5 avril 1890. Germain Boux sursaute dans son lit au beau milieu de la nuit. Le cultivateur en est certain, il y a quelqu’un dans sa chambre. Le bruit qu’il vient d’entendre ne provenait pas du dehors mais bien de l’intérieur de la pièce. Assis dans son lit, le coeur battant la chamade, il tente de percer l’obscurité de ses yeux embués de sommeil. La légère clarté de la nuit étoilée lui permet de repérer quelques éléments de sa chambre. Tout semble normal. Il tourne alors légèrement la tête et « distingue une forme humaine se dressant près de lui »1   

« Effrayé, il saute sur son lit et sent au même instant le canon froid d’une arme à feu qui effleure sa joue. » Il n’a pas le temps de réagir, « qu’il aperçoit une petite flamme accompagnée d’une faible détonation. ». Germain comprend qu’on a essayé de lui tiré dessus mais que l’arme n’a pas fonctionné. Il se précipite sur son agresseur dont il ne parvient pas à distinguer le positionnement. Un combat s’engage mais Germain peine à saisir son agresseur. Après quelques veines tentatives, il choisit de fuir. Il n’y personne dans la maison pour lui venir en aide. En un instant, grâce à sa parfaite connaissance des lieux, il repère l’ouverture et se précipite à l’extérieur de son domicile en hurlant. A cet instant, un second de feu retentit dans la nuit. Manqué. Germain arrive finalement chez des voisins, qui, très inquiets sont venus à ses devants. Il est sauvé.

Comment n’y a-t-il pas pensé plus tôt ?

Quelques minutes plus tard, Germain et quelques hommes courageux décident de retourner sur les lieux du crime. Evidemment, l’assassin n’est plus là. La maison et les entourages sont passés au peigne fin. En vain. Demain, il faudra déclarer l’agression à la gendarmerie. En attendant, l’heure est au repos. Tout le monde regagne ses quartiers et Germain son lit, même s’il est terrorisé. Mais pour lui, impossible de trouver le sommeil. Il se tourne et se retourne en essayant de comprendre ce qui vient de lui arriver. Qui a bien pu vouloir le tuer, lui, petit cultivateur de La Croix-Levrault, à Pioussay, petit village situé à moins de dix kilomètres au sud-est de Chef-Boutonne ? Ce n’est pas sa fortune qui a pu servir de mobile, il n’en a pas. Non, c’est une vengeance, un règlement de compte. Mais qui ? Qui a bien pu lui vouloir du mal ?Il réfléchit. Et soudain, un soupçon naît dans son esprit. Antonin Pelvoisin. Evidemment ! Comment n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? D’ailleurs l’heure tardive de sa visite aurait du le mettre sur ses gardes. On ne rend pas visite à quelqu’un au prétexte de lui acheter un cheval à 1h du matin. Ca ne tient pas la route même si Pelvoisin, est hongreur de métier. Ca pouvait attendre le lendemain.

« Je n’ai point chargé Pelvoisin de m’acheter un cheval »

Le 8 avril, Antonin Pelvoisin est arrêté puis inculpé pour tentative d’assassinat. Le jeune homme de 25 ans se défend contre ces accusations. Il s’est bien rendu chez Germain Boux dans la nuit mais il n’a pas essayé de le tuer. S’il est venu lui rendre une visite tardive c’est pour savoir s’il désirait toujours vendre sa jument. Un aubergiste, Pierre Rousseau, était prêt à lui acheter 450 francs. Interrogé, Pierre Rousseau nie tout en bloc. « Je n’ai point chargé Pelvoisin de m’acheter un cheval »2, précise l’aubergiste de 58 ans. « Je lui ai dit seulement que si par hasard il arrivait à connaître un cheval dans les conditions que je lui indiquais, il pouvait m’en avertir. C’est là, la seule conversation que j’ai eue avec Pelvoisin. Je suis absolument certain d’avoir indiqué à Pelvoisin le prix que je voulais mettre, c’est-à-dire quinze ou vingt francs,» Comment expliquer cet énorme écart de plus de 400 francs ? Un autre témoin apporte un éclairage intéressant. Octave Sicaud, ouvrier maréchal, explique avoir croisé le prévenu vers 3h30 du matin, près de Pioussay, marchant sur une route à deux kilomètres des lieux du crime. Il est aussi certain de l’heure qu’il était et de l’identité de l’homme qu’il a croisé. Il lui a même parlé et serré la main.. « Je viens de chez Boux, de Pioussay, pour lui acheter une jument ou lui faire vendre »3 lui a d’ailleurs expliqué Pelvoisin. « J’ai appris que le sieur Sicaud avait rencontré Pelvoisin le samedi matin 5 avril à 3h30 » ajoute un autre témoin influent. Il s’agit de Marcel Brenet, 53 ans, l’instituteur venu au secours de Boux la nuit du crime. L’enseignant ne cache pas ses doutes sur la responsabilité de Pelvoisin. « Je suis quelque peu surpris de cela, car pour aller soit à Melleran, soit à Vieilleville, en venant de Pioussay, ce n’est pas cette route qu’on a l’habitude de suivre. » Pelvoisin aurait-il pris un autre chemin pour éviter de croiser quelqu’un. C’est raté.

« Je n’avais pas grandes ressources »

Le prévenu est interrogé à de multiples reprises. « Je ne connais pas d’autres chemins »4 se défend-il tout d’abord lorsque le magistrat aborde son surprenant trajet de la nuit. A l’examen de ses livres de compte, le juge se fait rapidement une idée sur le mobile du crime. L’argent. Pelvoisin avait des difficultés financières. « Je devais bien au sieur Frouin, une somme supérieure à soixante francs, quatre-vingt-cinq ou six francs peut-être et si je n’avais souscrit qu’un billet (reconnaissance de dettes) de soixante francs, c’est que je pensais pouvoir facilement payer cette somme, tandis que je considérais comme impossible de pouvoir verser en ses mains la somme totale. » La créance était à rembourser au plus tard le 6 avril, soit le lendemain du crime. Et Gabriel Gadiau, enchaîne le juge? « Je dois en effet au sieur Gabriel Gadiau la somme de quinze francs. »5 « Voudriez-vous m’indiquer quelles étaient exactement vos ressources pécuniaires à la date du 1er avril dernier ? » lui demande le juge. « Je n’avais pas grandes ressources. Ainsi j’avais sur moi, quand on m’a arrêté, la somme de 7 francs et cinquante centimes » confesse l’accusé « mais j’étais appelé à gagner beaucoup d’argent. C’est surtout sur mon travail que je comptais pour me libérer. »

L’heure des comptes 

Pour le magistrat instructeur, l’affaire est entendue. Pelvoisin a bien tenté de tuer le cultivateur pour rembourser ses dettes, estimées à plus de 170 francs. L’accusé savait que Boux ne fermait pas à clé la porte de sa maison. Il l’avait vu faire lors de sa visite précédant le crime. Quant à l’arme du crime, il pourrait bien s’agir du revolver que venait d’acheter le hongreur quelques mois plus tôt. « Je l’ai perdu  le mercredi 2 avril» confesse l’accusé, lorsqu’on lui demande de le montrer. Etrange. Le sieur Blanchard l’a vu entre ses mains après cette date.

Au procès d’assises qui s’ouvre à Niort le 11 juin 1890, Germain Boux, la victime, explique que son agresseur était complètement imberbe, comme l’accusé. Un accusé qui crie son innocence. A la fin de l’audition des témoins, le Procureur de la République fait le compte de toutes les charges qui pèsent sur Pelvoisin : l’étrange visite nocturne, le prix différent du cheval, les dettes, l’itinéraire, le revolver. Les doutes sont là mais pas les preuves. La plaidoirie remarquable de Me Baugier, son avocat, s’engouffre bien évidemment dans cette brèche et Pelvoisin est déclaré non coupable par les jurés.

Sources

1 Mémorial des Deux-Sèvres. 14 juin 1890. Archives départementales.

2 Déposition de Pierre Rousseau. 16 avril 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

3 Déposition de Octave Sicaud. 16 avril 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

4 Interrogatoire d’Antonin Pellevoisin. 14 mai 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

5 Interrogatoire d’Antonin Pellevoisin. Avril 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le vendredi 25 janvier 2019 à 7:00 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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