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Juil

Ils ont dépouillé les Poilus ! (Niort, 1918)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

L’étude de la criminalité en période de guerre permet de comprendre aussi comment fonctionne la société en période trouble. La preuve avec cette affaire hors du commun survenue à Niort pendant la 1ere Guerre Mondiale.

 Janvier 1918. La France est plongée dans la Première Guerre Mondiale depuis bientôt quatre ans. Alors que les Allemands se préparent à jouer leur va-tout au Chemin des Dames, les poilus souffrent dans leur tranchée. Le froid, les privations et l’horreur des combats ont provoqué des mutineries il y a peu. A l’arrière, malgré les temps difficiles, les familles s’organisent pour envoyer de la nourriture et de l’argent. Niort n’échappe à cette règle même si depuis plusieurs mois les plaintes pour disparition se multiplient.Le 25 janvier 1918, un attroupement se forme dans la rue du Chaudronnier. Là, dans un vieux puits abandonné jouxtant la maison d’un nommé Robert Moreau, un sac vient d’être trouvé. A l’intérieur, on découvre du courrier. Quelques minutes plus tard, ce sont près de quinze sacs et plusieurs milliers de lettres datant pour la plus ancienne de décembre 1916 qui sont extraites de l’orifice. Aussitôt, les autorités sont prévenues. Elles ne mettent pas longtemps à faire le lien entre cette découverte et les nombreuses plaintes déposées depuis plusieurs mois. Elles savaient qu’un voleur de lettres sévissait entre Niort et le front. Elles pensaient que le bandit procédait plus en aval. Elles se sont lourdement trompées. Désormais c’est à Niort qu’il faut chercher celui dérobait l’argent envoyé aux poilus.  

Un mandat d’arrêt national

Dans les Deux-Sèvres, l’affaire fait grand bruit. La population est scandalisée par la l’immoralité du forfait. Les enquêteurs vont rapidement atténuer le mécontentement légitime des Niortais. En interrogeant les habitants de la rue du chaudronnier, le juge d’instruction et ses hommes apprennent qu’un employé des postes, Robert Moreau, vient tout juste de déménager. Une perquisition est ordonnée à son domicile. Au 32 de la même rue, à quelques mètres du puits, les hommes de loi découvrent des mandats soigneusement conservés et quelques dizaines de lettres. Aussitôt un mandat d’arrêt est lancé dans toute la France. Quelques jours plus tard, l’individu de 22 ans est appréhendé à Hazebrouck. Le mardi 29 janvier 1918, les Niortais découvrent le prévenu. Le journal Le Mémorial des Deux-Sèvres parle d’ « un jeune voleur à l’aspect lamentable » paraissant « porter un fardeau.[1] » 

20 000 francs en quatorze mois

Cinq mois plus tard, le 25 juin 1918, Robert Moreau est traduit devant la cour d’assises des Deux-Sèvres. L’ancien postier doit répondre du vol de 63 458 lettres qui lui aurait permis de toucher plusieurs milliers de francs. Une fortune pour le jeune réformé. Mais sur le banc des accusés, Robert Moreau n’est pas seul. Louise Fleuret, sa maîtresse de six ans son aînée, doit répondre du même crime.  Le procès permet d’en savoir plus sur les prévenus. Le président dresse le portrait d’un garçon intelligent qui avait terminé dixième sur deux mille au concours des Postes. En 1916, sa vie jusqu’alors très morale, bascule. Il rencontre Louise Fleuret dont il tombe éperdument amoureux. Prêt à tout pour séduire sa belle à la moralité douteuse, il entame sa carrière de voleur au bureau de tri de la gare de Niort. Il dépense ainsi plus de 20 000 francs en quatorze mois. « Oui. Je prenais des paquets de lettres que je dissimulais sous ma blouse de bureau ; je les plaçais ensuite dans le placard qui me servait de vestiaire dans une pièce voisine de la salle ou je travaillais et je les emportaient chez moi enveloppées dans un journal ou enfermées dans un petit sac en cuir. [2]» S’il reconnaît le crime, il met hors de cause sa compagne, contrairement à son interrogatoire du 15 février. Lors de l’instruction,  Robert Moreau avait expliqué que Louise Fleuret ouvrait les lettres et l’aidait à descendre les sacs pesant plus de cinquante kilos au fond du jardin. Au procès, cette dernière nie les faits. Après deux jours de procès, Robert Moreau et  Louise Fleuret sont reconnus coupables. Ils écopent respectivement de dix et huit années de bagne. Dans cette histoire sordide, les deux amoureux ont été les seuls reconnus coupables. La justice ne s’est pas intéressée aux supérieurs de Robert Moreau, inquiets de son train de vie et qui lui ont accordés une mutation précipitée à Hazebrouck début janvier 1918.                                    

 

[1] Mémorial des Deux-Sèvres, 1er févier 1918.

[2] Mémorial des Deux-Sèvres, 28 juin 1918

 

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Cet article a été publié le mardi 16 juillet 2013 à 8:46 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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