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Infanticide ! Quel infanticide ?

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Les infanticides sont les crimes de sang les plus communs au XIXe siècle en Deux-Sèvres. En dépit de leur violence, ces assassinats accouchent souvent de verdicts étranges. Illustration avec  l’affaire Joséphine Croizé à Clessé en 1879 et Virginie Husseau, à Ligron en 1880.

29 décembre 1879. A Clessé, près de Parthenay, Joséphine Croizé, un paquet dans les bras, marche à vive allure sur un petit chemin de campagne. Légèrement courbée, la jeune femme de 20 ans, longe les murs en tournant la tête de temps à autre. A présent, elle ouvre une petite porte et pénètre dans le jardin privé des religieuses. Elle suit le sentier et s’approche rapidement d’un puits. Là, elle jette un dernier regard autour d’elle, lance le paquet dans l’antre et disparaît aussitôt.Trois semaines plus tard, le 17 janvier, Clessé est sous le choc. Le cadavre d’un nourrisson en état de putréfaction vient d’être découvert dans le puits du jardin des sœurs. Le lendemain, à 14 h 45, c’est une cohorte de gendarmes qui pénètre dans le petit village deux-sévrien. A leur tête, Frédéric Bordier, juge d’instruction, prend la direction de la mairie, où la dépouille de la victime a été placée. Avant même qu’il ouvre son instruction, le magistrat sait quelle tournure il va donner son enquête. Car depuis son arrivée dans le village, la rumeur publique s’est chargée de lui faciliter la tache. A Clessé, beaucoup savait que Joséphine Croizé était enceinte, à commencer par sa mère. Quant au docteur chargé de l’autopsie, il reconnaît l’enfant est né à terme et vivant. Il note dans son rapport. « L’enfant a succombé à une asphyxie par strangulation.[1] »

 « J’ai baptisé mon enfant »

 Face au juge, la jeune femme nie farouchement les faits pendant deux jours. Puis, le 19 février l’accusée lâche prise. Elle explique au magistrat instructeur. « Je suis accouchée seule chez nous dans la maison le dimanche (28 décembre) pendant la messe. J’étais embarrassée parce que je ne savais pas ce qu’il fallait faire à ce cordon qui retenait mon enfant. J’ai pris les ciseaux et je l’ai coupé et puis j’ai baptisé mon enfant. J’étais bien ennuyée et je regrettais bien de ne pas avoir faire ma déclaration. C’est alors que j’ai eu la malheureuse idée de prendre mon mouchoir, de le rouler et de serrer le cœur de mon enfant jusqu’à ce qu’il cessât de crier puis je l’ai monté dans ma chambre où je l’ai placé sur les fagots de genêts qui s’y trouvaient. C’est le lendemain, lundi seulement que j’étais toute seule que j’ai porté l’enfant dans le puits des bonnes sœurs.[2] »  Frédéric Bordier ne semble guère convaincu par cette nouvelle version des faits. Il est persuadé que Joséphine Croizé n’a pas accouché seule mais à bénéficié d’une complicité, probablement celle de sa mère. Pour lui, les deux femmes étaient ensemble au moment des faits avant de convenir d’un alibi, celui de dire que l’accouchement s’est déroulé pendant la messe, un délai bien court pour un premier accouchement. D’ailleurs des voisines ont signalé que les volets de la maison sont restés étrangement fermés cette journée-là. « Vous soutenez fermement que vous êtes accouché seule et sans l’aide de personne ? » « Oui Monsieur » « Vous avez dû répandre une assez grande quantité de sang et d’autres liquides. Qui a fait disparaitre cela ? » « C’est ma mère qui a balayé cela lorsqu’elle est arrivée et avant que je monte me coucher. C’est tombé près du feu, là ou je me trouvais quand j’ai accouché. »

Le 9 juin 1880, six mois après le crime, Joséphine Croizé doit répondre de son crime devant la cour d’assises de Niort. Coupable d’un crime confessée au juge après lui avoir menti, la jeune femme est pourtant déclarée innocente par des jurés. Les raisons ? Difficile à dire mais il semble que les jurés (seuls à se prononcer sur la culpabilité) aient été touchés par l’histoire de la jeune femme et sa bonne réputation. Ils ont probablement préféré répondre par la négative aux questions des jurés plutôt que de reconnaitre la culpabilité de Joséphine et de voir les magistrats prononcer une peine trop lourde « dans leur dos ».

 « L’enfant a pu se faire mal en tombant »

Le lendemain, c’est au tour de Virginie Husseau, servante de ferme de s’assoir sur le banc des accusés. Comme Joséphine, la jeune femme de 23 ans est soupçonnée d’avoir assassinée son bébé, le 15 avril 1880, au domicile de ses maitres, au hameau de Ligron, commune de Sainte-Radegonde. Le médecin chargé de l’autopsie explique que la victime, un petit garçon, a eu le crâne brisé, probablement par plusieurs coups de talon de sabots. « Le frontal gauche était fracturé en deux fragments comme le temporal. L’occipital l’était en trois fragments[3] » note Paul Reverdit, le médecin dans son rapport. Mais Virginie nie les faits.  Elle était dans l’écurie quand l’accouchement s’est déclenché. Elle ne pouvait plus marcher et s’est évanouie. Elle explique. « L’enfant a pu se faire mal en tombant. Je ne lui ai point fait mal exprès[4]. » « Votre enfant était tout couvert de fumier. Vous l’avez donc mis sous le fumier ? » lui demande le juge d’instruction. « Je n’ai point mis de fumier dessus. […] C’est en tombant que l’enfant s’est sali. » C’est cette version qui a convaincu les jurés. Le 10 juin 1880, Virginie Husseau est déclarée non coupable du crime de son fils. Dans une seconde question, le jury répond aussi par la négative à l’hypothèse de la maladresse, de l’imprudence, de l’inattention  ou d’éventuelles négligences. Virginie Husseau a donc pu reprendre sa vie comme si de rien n’était. Du moins en apparence.


[1] Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales

[2] Interrogatoire de Joséphine Croizé, 19 février 1880. Dossier de procédure. Archives départementales.

[3] Rapport médico-légal, 17 avril 1880.

[4] Interrogatoire de Virginie Husseau, 17 avril 1880.

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Cet article a été publié le mercredi 19 juin 2013 à 1:53 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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