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Juil

La horde sauvage (Amailloux, 1834)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Dans des circonstances particulières, il arrive que les hommes se transforment en bêtes furieuses lorsque se crée le phénomène de groupe. L’étincelle qui met le feu aux poudres est parfois insignifiante au regard de la tragédie finale. Pour preuve, cette partie de chasse paisible organisée par six notables en 1834 dans les environs d’Amailloux.

18 septembre 1834. Charles-Emmanuel Chaboceau, 33 ans, Jean-Baptiste Sauzeau, 40 ans, son frère Joseph et trois de leur amis1, marchent à pas de loup au beau milieu de la lande gâtinaise. Depuis les premières heures du jour, les six chasseurs ont quitté leurs belles propriétés situées à Parthenay et à Viennay, pour venir traquer le gibier, à une dizaine de kilomètres de là, dans les champs environnant Amailloux. La période de la chasse bat son plein et pour multiplier les chances de réussite, les six amis se sont dispersés en petits groupes. Il est un peu plus de midi lorsque Joseph Sauzeau et Pierre Petit, 49 ans, entreprennent de suivre la piste d’une perdrix qu’ils ont levé plus tôt. Ils doivent pour cela quitter le sentier qu’ils arpentent pour passer dans le champ voisin. Joseph se dirige vers l’échalier, pose son pied sur la marche et franchit la clôture. A cet instant, deux paysans surgissent face à lui, l’air mauvais. A peine a-t-il pris conscience du danger qu’il voit la bêche de l’un d’eux s’armer au-dessus sa tête. D’un geste rapide, Joseph Sauzeau parvient à parer le coup en se protégeant de son bras droit. Abasourdi, le chasseur n’a pas le temps de comprendre ce qu’il lui arrive qu’il doit à présent gérer une attaque au corps-à-corps. Son assaillant tente de le saisir par le cou pendant que le second lui attrape les cheveux. Pierre Petit, situé juste derrière, se précipite pour porter secours à son ami mais l’agresseur le plus âgé se saisit d’une fourche en fer à trois branches. « Je veux vous tuer ! » hurle-t-il en fonçant sur les chasseurs.

« Au voleur ! Au voleur ! A l’aide ! »

Non loin de là, les quatre autres chasseurs comprennent qu’une altercation vient d’éclater. Il se précipitent en direction des cris. Leur inquiétude est d’autant plus grande qu’une détonation vient de retentir. En arrivant sur place, leurs deux amis sont face à deux paysans, le visage en sang, armés de fourche et particulièrement remontés. Le coup de feu n’a blessé personne mais les chasseurs comprennent qu’il vaut mieux quitter les lieux très vite avant qu’un drame ne survienne.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Malheureusement, alors que les chasseurs sont sur le point de partir, les deux paysans ne mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! A l’aide ! »2. En quelques minutes, les cultivateurs des environs déboulent de toute part, armés de fourches et de bâtons. Les six amis sont en danger et prennent aussitôt leurs jambes à leur cou pendant que la meute s’élance à leurs trousses en proférant des menaces. Une scène surréaliste s’engage alors entre des chasseurs devenus gibiers et des paysans transformés en bêtes sauvages. Les six amis, fatigués de leur longue marche du matin, traversent à toute allure plusieurs champs, franchissent les clôtures alors que la horde gagne du terrain. A plusieurs reprises, les chasseurs préviennent leurs assaillants qu’ils vont tirer mais la détermination des autochtones ne fléchit pas, bien au contraire. Heureusement, la métairie des Fouillardes n’est plus très loin. Lorsque les six chasseurs arrivent à bout de souffle devant les murs de la propriété, le fermier Guillon est là pour les accueillir. Les chasseurs, terrorisés, lui demandent aussitôt de l’aide car les assaillants arrivent à leur tour sur les lieux. La horde de paysans furieux interpelle Guillon. Connaît-il ces six chasseurs ? « Oui j’en connais » dit-il en désignant Chaboceau. « Je connais ce foutre gueux de Viennay. C’est un sacré coquin qui l’a déjà manqué belle mais cette fois-ci il ne s’en sauvera pas, il faut l’embrocher ou plutôt embrochons-les tous. »3 Les chasseurs comprennent aussitôt qu’ils ne trouveront pas refuge ici. Ils détallent aussi vite qu’ils le peuvent en prenant en direction de la route de Bressuire qu’ils distinguent à présent. Cette voie devrait leur permettre de distancer définitivement ces cultivateurs devenus fous. Reste un obstacle à franchir, en l’occurrence un grand fossé. Si les cinq premiers chasseurs y parviennent bon an mal an, Jean-Baptiste Sauzeau, à bout de force, sent qu’il n’y parviendra pas. Les paysans ne sont plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il prend son arme, se retourne et tire. Dans le clan des assaillants un homme s’écroule. Il se nomme Bourreau. Au même moment, sentant son ami chasseur pris au piège, Charles-Emmanuel Chaboceau, de l’autre côté du fossé, déclenche à son tour un second coup de feu. Un deuxième paysan tombe. La fusillade stoppe aussitôt la horde sauvage. Jean-Baptiste Sauzeau parvient à gagner l’autre côté du fossé. Il est sauvé. Les six amis prennent aussitôt la direction de Parthenay pour faire part du drame aux autorités.

Légitime défense ? 

Du côté des assaillants, le bilan est lourd. Bourreau est mort, et René Giroire, la seconde victime âgé de 45 ans, est blessé. L’enquête commence par l’audition des deux paysans qui auraient déclenché les hostilités. Jacques Niveau, 57 ans, explique qu’avec son fils, il « prenait une collation dans un champ où il faisait du blé »4 lorsque « deux chasseurs sont arrivés dans le pré voisin du leur. A travers la haie, Niveau leur a reproché de « parcourir des terres sur lesquelles il n’avait point droit de chasser et qu’ils devaient se retirer ». Les deux chasseurs n’ont rien voulu savoir. Ils ont franchi l’échalier. Le fils Niveau s’y est opposé. « Ces deux messieurs ont frappé mon fils avec le canon et la crosse de leur fusil» ajoute le cultivateur. « Deux autres de ces messieurs ont aussi sauté la haie et ensemble ont continué » de les frapper. Son fils, Pierre, 33 ans, confirme en partie les dires de son père mais ajoute que l’un des deux chasseurs « lui a porté la bouche du fusil à la poitrine en disant qu’il les brûlerait. »5

Dans le camp adverse, le son de cloche est tout autre. Jean-Baptiste Sauzeau et Charles-Emmanuel Chaboceau, respectivement accusé de meurtre et de tentative de meurtre, explique qu’ils n’ont pu faire autrement que de tirer. Face au juge d’instruction Aristide Fradin, Chadoceau s’explique. « J’ai agi dans le cas d’une légitime défense car Giroire, quand je l’ai tiré, n’était éloigné de moi que de huit pas, à peine. […] C’est lui qui, pendant toute la retraite, m’a suivi de plus près, il précédait les autres assaillants de deux pas environ. »6 Mais René Giroire, finalement rétabli de ses blessures, nie les faits. Lorsque les chasseurs ont tiré « sans les prévenir »7, lui et ses amis qui ne montraient « aucune provocation », étaient « éloignés d’eux de vingt-cinq pas ».

Dès lors, qui croire dans cette affaire ? Peut-être davantage, les chasseurs, de braves propriétaires, bien sous tout rapport. Charles-Emmanuel Chaboceau n’est-il pas le respectable le maire de Viennay et Joseph Sauzeau un bijoutier bien connu ? Et puis, les six chasseurs, dont seuls trois étaient armés, avaient les autorisations (certaines à posteriori du crime) pour chasser sur les terres qu’ils arpentaient. L’instruction n’arrivera jamais à prouver quelle distance il y avait entre les deux accusés et leurs victimes au moment des coups de feu, preuve ou non de la légitime défense. Le 10 avril 1835, à l’issue des débats qui s’engagent devant la cour d’assises siégeant à Niort, les deux amis, défendus par Maître Allard, sont déclarés non coupables des deux crimes. Sortis libre du tribunal, il n’est pas certain qu’ils soient retournés chasser les mois suivants sur les terres d’Amailloux.

Références

1. Pierre Petit, Delineau, Moisy

2. Interrogatoire de Jean-Baptiste Sauzeau et Charles-Emmanuel Chaboceau. 19 septembre 1835. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U145

3. Interrogatoire de Jean-Baptiste Sauzeau, 20 septembre 1834. Dossier de procédure. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 145

4. Déposition de Jacques Niveau. 18 septembre 1834. Dossier de procédure. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 145

5. Déposition de Pierre Niveau. 18 septembre 1834. Dossier de procédure. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 145

6. Interrogatoire de Charles-Emmanuel Chaboceau, 29 septembre 1834. Dossier de procédure. Archives départementales. Dossier de procédure. 2 U 145

7. Déposition de René Giroire. 18 septembre 1834. Dossier de procédure. Archives départementales. Dossier de procédure. 2 U 145

 

 

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Cet article a été publié le dimanche 29 juillet 2018 à 5:36 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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