Peut-on condamner un homme sans preuve au nom de sa réputation ? C’est tout l’enjeu de l’affaire présentée à la cour d’assises des Deux-Sèvres en mars 1853. Si le verdict peut susciter le doute aujourd’hui, la question ne se pose en ces termes au XIXe siècle puisque la réputation d’un homme dans un village est souvent beaucoup plus importante pour les jurés que les éléments matériels. La preuve…

Hiver 1853. A Marchais, petit hameau composé de trois corps de ferme situé à moins de trois kilomètres de Saint-Jouin-sous-Châtillon, vivent trois familles : les Michaud, les Pacreau et les Benoist. Tous les jours, les phratries se croisent, se saluent et s’entraident pour les tâches liées aux travaux des champs. Pourtant, malgré les apparences, la tension est palpable dans le hameau. La faute à Pierre Benoist, qui, depuis son arrivée à Marchais, fait preuve d’un comportement des plus désagréable. A Nueil-sous-les-Aubiers où la famille Benoist vivait il y a encore huit mois, le fermier de 41 ans, avait déjà fait parler de lui. On l’accusa, pour se venger d’un nommé Charrier, d’avoir attaché dans le trou d’un arbre la queue de la jument de son ennemi. L’animal serait resté bloqué ainsi deux jours. A la fille Bernard, il aurait aussi promis « de lui couper le cou1 ».

 

En mai 1852, « ces violences réitérées2» et sa réputation de maraudeur l’obligèrent à quitter sa ferme pour s’installer à Marchais en tant que fermier du baron Turreau. Si les relations avec les familles Pacreau et Michaud furent des plus courtoises à son arrivée, des tensions apparurent rapidement. Pierre Benoist n’aurait pas apprécié que Pacreau accueille les anciens fermiers qui vivait dans sa ferme il y a peu. De son côté, la femme Pacreau, ne supportant plus de voir les animaux de Benoist salir le point d’eau commun, demanda à son mari de lui creuser une autre fontaine dans un pré interdit à Benoist.

« Quand je suis fâché je suis pis que le diable »

La tension monta d’un cran encore quand cette dernière trouva des volailles avec les pattes cassées. Pacreau prit aussi la décision de ne plus rien prêter à son voisin. Benoist entra dans une colère noire. « Il faudra qu’il me tue ou que je le tue. Quand je suis fâché je suis pis que le diable» aurait-il lâché à Michaud, l’autre voisin. Quelques jours plus tard, Pacreau frappa à coups d’aiguillons des taureaux de Benoist qui montait sur ses vaches. Excédé, Benoist sauta alors sur son voisin et « lui déchira le visage avec ses ongles». Une plainte aussitôt déposée.

C’est dans ce climat haineux que « l’affaire » éclate. Le 23 janvier 1853, la femme Michaud découvre dans sa nouvelle fontaine des taches suspectes. Les autorités sont prévenues. De l’arsenic en très grande quantité est alors prélevé. Près du puits, Pacreau indique aux enquêteurs des traces de sabots qui mènent à la maison de Pierre Benoist. Pour la justice, l’affaire est entendue. Pour elle, Pierre Benoist est d’autant plus coupable qu’il a essayé depuis quelques jours de trouver une conciliation pour son agression sur Pacreau. Malgré ses dénégations et en l’absence de toute preuve matérielle (les perquisitions à son domicile sont restées vaines), Pierre Benoist est reconnu coupable de tentative d’empoisonnement. La cour le condamne à vingt années de bagne.

 

1 Acte d’accusation. Archives départementales des Deux-Sèvres

2 Acte d’accusation. Archives départementales des Deux-Sèvres

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Cet article a été publié le mardi 10 juillet 2012 à 5:47 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés.
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