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La soupe aux allumettes (Glénay, 1893)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

 

Se plonger dans les archives judiciaires, c’est partir à la rencontre de criminels dont le profil varie du tout au tout. Il y a ceux qui réfléchissent dans les moindres détails à leur forfait pour ne pas se faire prendre et d’autres qui ne s’embarrassent pas de tout cela. Jules Siroy appartient sans conteste à la seconde catégorie.

Ce journalier, né à Bressuire le 24 août 1867, déteste autant le travail qu’il aime l’argent. Ce caractère bien affirmé l’a déjà conduit très tôt en prison. A 21 ans, il est condamné à un mois de prison pour vol. Cette peine purgée à Bressuire aurait pu le remettre dans le droit chemin. Il n’en sera rien, bien au contraire.En novembre 1892, Jules Siroy se marie avec Madeleine Giraudon, une jeune femme dont le père adoptif se nomme Pierre Giraudon. Cet homme de 82 ans qui vit à Beaumont dans la commune de Glénay, n’est pas en bonne santé. Il passe ses journées alité et vit sur le petit pécule constitué à partir de la vente de ses modestes biens. Jules et Madeleine vivent dans une premier temps sous le même toit que l’octogénaire mais le jeune époux ne tarde pas à fauter. Une nuit de décembre, alors que son beau-père dort dans la même chambre que lui, Siroy se lève et glisse une main sous l’oreiller du vieil homme qu’il pense plongé dans son sommeil. Il en retire une clé qu’il introduit dans la serrure d’un tiroir et s’empare des cent francs qui s’offrent à lui. Malheureusement pour lui, Pierre Giraudon a tout vu. Sans porter plainte, il demande aux jeunes mariés de quitter les lieux tout en leur prêtant une petite maison proche de la sienne.

Telle est la situation en janvier 1893. A première vue, rien n’indique que Siroy prépare un plan aussi machiavélique que brutal. En épousant Madeleine, il a accepté d’élever sa fille de cinq ans née d’une précédente relation. Une manière peut-être de panser les plaies de son passé, lui l’enfant né d’un père inconnu et d’une mère, Rose, qui lui a laissé son nom de famille. Cette bienveillance n’est qu’une façade. Au fond de lui, sa haine à l’encontre de Pierre Giraudon est immense, aussi grande que son envie d’hériter. Alors en ce début d’année, il a décidé d’en finir avec l’octogénaire.

« C’est pour faire mourir ton grand-père »

Un beau matin, il demande à Pauline Giraud, la petite fille de Giraudon, de venir le voir. L’adolescente de 16 ans est très proche de son grand-père, elle vit d’ailleurs avec lui. Si Siroy l’amadoue, son plan est infaillible. Alors de but en blanc, il lui demande de lui acheter de la mort aux rats. « Que voulez-vous en faire ? » lui demande-t-elle. « C’est pour faire mourir ton grand-père »1 lui rétorque-t-il sans ciller. Abasourdie, Pauline refuse. « Je ne ferai pas une pareille commission. » Mais Siroy ne se démonte pas. Le lendemain, il lui renouvelle sa demande. Le refus est le même. « Tu auras à faire à moi si tu racontes ce dont je viens de te parler » s’emporte-t-il en la menaçant. Furieux, Siroy décide de changer de plan. Comme il ne peut pas se procurer de poison, il va faire avec ce qu’il a sous la main. Le 4 janvier, il se met au travail en rappant le bout rouge de quelques allumettes trouvées dans la cuisine et les récupèrent dans une casserole remplie d’eau. En les mélangeant avec de la soupe, cela devrait suffire pour empoisonner Giraudon. Le couteau à la main, Siroy « épluche » plusieurs allumettes lorsque Pauline Girard pénètre chez lui. Elle l’interroge aussitôt sur ses intentions. « C’est pour faire prendre à ton grand-père » persiste-t-il. Pauline est anéantie. Cette fois s’en est trop. En larmes, elle quitte les lieux et part se réfugier chez son grand-père toujours sous les menaces de Siroy. Face à sa conscience, l’adolescente semble perdue dans ses pensées. Doit-elle tout dire à son grand-père sous peine de faire exploser le couple de sa tante Madeleine ? Elle choisit de se taire.

« Ca m’empoisonne la goule »

Lorsqu’elle se réveille le jeudi matin 5 janvier aux alentours de 7 h, Madeleine et son époux sont présents dans la maison. L’adolescente se lève, les salue et apprend que le couple est présent dans la maison depuis 4 h du matin. Alors que sa tante part habiller sa fille, Pauline reste avec Siroy dans la cuisine. L’ambiance est pesante. Naïve, elle ne prête pas attention à son oncle, penché sur la soupe qui chauffe près de la cheminée. Et comme elle ne veut pas se retrouver seul avec lui, elle le laisse entrer dans la chambre de son grand-père pour lui donner son assiette de soupe. Pierre Giraudon s’en saisit mais après une cueilerée, il la rejette. « Ca m’empoisonne la goule »2 peste-t-il en faisant la grimace. Siroy fait demi-tour sous les yeux médusés de Pauline qui comprend ce qui vient de se passer. Elle se précipite au chevet de son grand-père qui ne semble pas prendre la mesure du drame. Le lendemain, à bout de nerfs, Pauline part trouver les autorités pour dénoncer la tentative d’empoisonnement.

Siroy, après avoir essayé de convaincre sa victime de ne rien dire en présence du juge de paix, est arrêté et reconnaît les faits sans prendre réellement la mesure de la gravité de son geste. Après tout, le vieil homme est toujours en vie. C’est seulement lors du second interrogatoire que l’empoisonneur réalise et tente de compromettre Pauline en affirmant « que c’est elle qui lui avait donné les allumettes » . Cette dernière se met en colère lors d’une confrontation organisée le 19 janvier par le juge d’instruction Xavier Rousseau. « Je n’ai jamais rien essayé de semblable. C’est bien lui, lui, tout seul qui essayé de faire mourir mon grand-père. » Le magistrat n’est pas dupe d’autant que l’accusé avoue le mobile de son crime. « Je pensais naturellement que plus vite le bonhomme disparaîtrait, plus vite j’aurais ce qui devait nous revenir. »3 Quant aux allumettes il affirme avoir pris celles qui étaient au-dessus la cheminée, là ou mijotait la soupe.

Vénéneux et dangereux

Le jeune homme est donc traduit devant les jurés de la cour d’assises. Lors de son procès, la déposition de Théophile Meslin, pharmacien a Bressuire, marque les esprits. L’expert explique que la fiole dans lequel l’accusé a placé le poison contenait « un liquide chargé en assez grande quantité d’une macération d’allumettes rappées, et par conséquent de phosphore ordinaire, vénéneux, dangereux. »4 Il ajoute que « si cette macération avait été absorbée, elle aurait pu déterminer des lésions très graves sur l’organisme. » En revanche, il explique n’avoir trouvé aucune substance toxique dans les deux casseroles dans lesquelles mijotaient la soupe, qui a été jeté devant la maison. Pour sa défense, Siroy explique n’avoir rappé que quelques allumettes. Des arguments minimalistes. A l’issue de son procès, le journalier est reconnu coupable de tentative d’empoisonnement. Le 21 mars 1893, la cour l’envoie dans l’enfer du bagne de Cayenne pour six ans. S’il a survécu, Siroy n’est pas rentré en métropole pour autant, puisque chaque condamné à plus de cinq ans de bagne (et à moins de sept ans) doit rester en Guyane (en dehors du pénitencier) le même temps que la durée de sa peine, la plupart du temps sans moyen de subsistance.

 

1 Déposition de Pauline Giraud. 19 janvier 1893. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 338.

2 Confrontation entre Jules Siroy et Pauline Giraud. 19 janvier 1893. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 338

3 Interrogatoire de Jules Siroy. Janvier 1893. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 338

4 Rapport de Théophile Meslin. 17 janvier 1893. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 338

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Cet article a été publié le samedi 5 août 2017 à 7:03 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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