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La Touraine plongée en pleine « série rouge »

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

En Indre-et-Loire, le tournant des années 1880-1890 est marqué par une série d’assassinats particulièrement violents. L’histoire du crime de Lussault illustre ce que les journaux parisiens ont appelé :  « la série rouge de Touraine »

9 février 1890. Lussault est en émois. Dans ce petit village, au lieu dit La Vallée-des-Ombres, le corps sans vie de Rose Bernard, 66 ans, vient d’être trouvé. L’affaire est d’autant plus dramatique que la malheureuse veuve a été assassinée. C’est Silvain Touchelet, un proche de la victime, qui a découvert le cadavre de la victime, allongée sur le dos dans sa cuisine, la tête baignant dans une mare de sang.Dans la journée, les autorités prennent possession des lieux. Pendant que les gendarmes enregistrent les premières dépositions des voisins, le docteur Sainton procède à l’autopsie. Ses conclusions se révèlent très intéressantes. Selon lui, la victime a été frappée à la tête à trois reprises avec un instrument contondant. L’os frontal brisé, Mme Bernard est morte sur le coup. Mais le plus intéressant est ailleurs. Dans son rapport, le légiste ajoute que la mort est intervenue la veille, une heure après le repas du soir. Or, la veuve avait l’habitude de manger entre 17 h et 17 h 30, le crime a donc été commis entre 18 h et 18 h 30.

Une scène de crime maquillée

De son côté, Félix Robert, le juge d’instruction acquiert la conviction que l’assassin a essayé de berner son monde en faisant passer l’homicide pour un crime crapuleux. Pour le magistrat, le mobile n’est pas le vol. Il y a certes ce linge renversé sur le sol et cette armoire ouverte mais comment expliquer que l’assassin ait pu laisser dans ce meuble un sac contenant 95 francs en pièces ? Le coup monté est grossier. La suite va lui donner raison.

Le juge décide d’orienter son enquête en direction de Silvain Touchelet, le proche de la victime ayant signalé le crime. Il apprend que ce vigneron de 26 ans était le principal légataire de la veuve. Avec son défunt mari, Mme Bernard avait décidé de léguer la nue-propriété de ses biens à cet enfant naturel moyennant une rente annuelle de 500 francs. Touchelet se devait aussi d’épouser Mélanie Dordeau, une amie des Besnard. Le mariage célébré, les époux s’installèrent avec la veuve mais la cohabitation se révéla tellement difficile que les jeunes mariés décidèrent de quitter les lieux pour s’installer chez la mère de Mélanie. Depuis, les rapports étaient tendus entre les époux et la veuve mais la légation restait toujours valable. Pour faire progresser son enquête, Félix Robert décide d’inculper le couple. Apeurée, Mélanie Touchelet lâche du leste et confie que son mari s’était plaint d’un « malheur » la nuit du crime alors que personne n’avait connaissance de l’affaire. Il s’était même absenté vers minuit pendant une demi-heure, probablement pour cacher ses effets tachés de sang. Quelques jours plus tard, dans un puits voisin abandonné depuis quinze ans, les enquêteurs découvrent la blouse du vigneron, tâchée de sang. Incapable de justifier son emploi du temps au moment du crime, Touchelet est présenté devant ses juges.

 Des réponses de Normand

 Son procès s’ouvre le 28 mars 1890. Cette cession est l’une plus importante dans l’histoire de la justice du département puisque plusieurs assassinats vont y être jugés. Le public découvre alors un « homme de petite taille, au front élevé, vêtu d’un veston foncé. » « Qu’avez-vous fait le soir du crime ? » lui demande le président. « J’ai été me faire raser au bourg. » (1) « La nuit n’avez-vous pas dit à votre femme que vous alliez faire un mauvais coup ? Votre femme et votre belle-mère ont été effrayées. » Pas de réponse. « Le crime a été dû être commis à l’aide d’un marteau à battre les faux, poursuit le président. Vous en possédiez deux, Touchelet, on n’ne retrouve qu’un chez vous ? » « Je n’en ai jamais eu qu’un. » « Combien possédiez-vous de blouses ? » « Trois, quatre ou cinq, je ne me souviens pas bien. » « Nous allons nous efforcer de rappeler vos souvenirs, ce point a une importance capitale ; le dimanche matin vous n’aviez pas la même blouse que le samedi ; qu’était devenue celle-ci? » « Je n’en sais rien, je ne me rappelle pas bien. » « Eh bien, je vais vous dire où elle était cette blouse, s’emporte le président, on l’a cherchée partout ; on a fouillé tous les puits du voisinage, et on l’a retrouvée au fond de celui de Joseph Dardeau. Qui l’a mise-là ? » « Ce n’est pas moi » se défend l’accusé. « Il ne restait que deux ou trois centimètres d’eau dans ce puits ; la blouse portait des traces de sang que l’analyse dit être des traces de sang humain ; voyons, expliquez-vous. » « Je n’ai pas changé de blouse, je ne me rappelle pas, je ne peux pas en dire davantage. » « Avez-vous reconnu la blouse comme étant la votre ? Voyons, la voici, est-elle à vous ? » « Je veux bien dire qu’elle est à moi, je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui. » Le magistrat supplie l’accusé de dire la vérité. Impassible, Touchelet n’apporte aucune réponse au sujet de la blouse, du marteau et du trou de 30 minutes dans son emploi du temps

 Tard dans la nuit

 L’audience se poursuit la nuit au milieu d’une affluence considérable. Plus d’une vingtaine de témoins sont entendus parmi lesquelles Mélanie Dradeau et sa mère. Plus mesurées que lors de l’instruction, la mère et la fille tentent de préserver l’accusé autant que possible. La première reconnait tout de même la blouse de son genre et confirme les confidences de sa fille quelques heures après le crime. « Aviez-vous plusieurs marteaux chez vous ? » demande le président à Mélanie. « Oui, deux. On n’en retrouve plus qu’un chez nous, maintenant. » (2)

L’heure du réquisitoire et de la plaidoirie débute. Dans un discours emprunt d’une grande fermeté le procureur de la Réplique demande aux jurés de prononcer la peine de mort. Pour Me Faye, l’avocat de la défense, la mission est des plus délicates. Conscient des failles présentes dans le jeu de son client, il tente de faire valoir « ses bons antécédents, sa probité, ses habitudes laborieuses. » (2)

Puis, il place les jurés devant leur responsabilité. Quelles sont les preuves dans ce dossier. La blouse ? Rien ne prouve qu’il s’agit de celle de Touchelet. Dans le village, quelqu’un pouvait parfaitement avoir la même. L’arme du crime ? On ne l’a pas retrouvée. Les 30 minutes dans son emploi du temps le soir du crime ? Peut-on condamner un homme sur ce fait. La plaidoirie produit un effet sensationnel sur l’auditoire. « On voit que dès maintenant, la cause de Touchelet est gagnée » note dans son article le journaliste du Journal de l’Indre-et-Loire. Il ajoute : « la voix chaude et vibrante de l’habile avocat, la sincérité de ses arguments, ont touché les jurés au cœur. »

 « Oh ! merci, merci, Messieurs »

 Ces derniers se retirent pour délibérer. Lorsqu’ils reviennent dans hémicycle, le chef du jury, la main placée sur le cœur, lit le verdict à haute voix. « Silvain Touchelet est-il coupable d’avoir, le 8 février 1890, à Lussault, volontairement donné la mort à la veuve Bernard ? » (3) « Oui » « Le dit Touchelet Silvain, a-t-il commis cet homicide volontairement avec préméditation ? » « Oui. » Avant d’achever son discours, le juré conclut. « A la majorité il y a des circonstances atténuantes en faveur de l’accusé. »

Sur son banc, Me Faye respire. Son client est sauvé. Il ne sera pas guillotiné. Quelques minutes plus tard, les magistrats se retirent à leur tour pour décider de la peine. Après quelques minutes d’attente, la sanction est prononcée : « travaux forcés à perpétuité ». « Oh ! merci, merci, Messieurs » murmure l’assassin en se retirant entre deux gendarmes.

                                                           

 

(1)  : Journal de l’Indre-et-Loire, 29 mars 1890

(2) : Journal de l’Indre-et-Loire, 30 mars 1890

(3) : Déclaration du jury, 28 mars 1890. Dossier de procédure

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Cet article a été publié le vendredi 19 octobre 2012 à 2:04 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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