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La tragique odyssée de Py (Niort, 1919)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le journal Mémorial des Deux-Sèvres a suivi l'affaire en narrant notamment le procès. 24 décembre 1919. (Archives départementales des Deux-Sèvres)Les affaires criminelles et l’étude des archives qui les accompagne nous éclairent sur bien des aspects de la société. Ainsi, le crime commis à Niort en 1919 montre qu’une communauté chinoise était présente dans les Deux-Sèvres au début du XXe siècle. Venus comme ouvriers lors de l’industrialisation du département, ils participèrent à la construction de la gare de Niort tout en prenant place dans les statistiques de la délinquance. La preuve.

Avril 1919. Ou Tcheu Ki pénètre dans une petite épicerie route d’Aiffres à Niort. Ce Chinois d’une quarantaine d’années ne le sait pas encore mais la course qu’il a prévu de faire dans ce petit commerce va bouleverser  sa vie. A peine a-t-il fait quelques pas dans le commerce qu’il tombe sous le charme de la femme qui s’avance vers lui. Elle se nomme  Marie Gouin. Elle a 35 ans. Elle est propriétaire de la boutique. Au fil des semaines, une relation de complicité s’installe entre eux.  Officiellement, Ou rend visite à Marie pour surveiller ses compatriotes chinois qui viennent passer du bon temps dans la boutique de Marie. Policier au camp de travailleurs situé de tout près de là, Ou se plie en quatre pour séduire la jeune veuve.  Il devient au passage un excellent client. Grâce au Français qu’il parle plutôt bien, il gagne peu à peu la confiance de Marie en lui offrant sa protection. En échange, elle lui laisse sa maison à plusieurs reprises et l’appelle par son surnom,  Sissowath. Un jour elle accepte même d’aller lui acheter un révolver. Rien de grave. Ou Tcheu Ki lui a explique que c’est pour faire un cadeau à un ami.

« Mauvais et très vindicatif » 

Cependant, malgré toute l’énergie dépensée pour plaire à sa belle, Sissowath ne voit pas sa relation évoluer. Il a bien tenté de proposer des relations intimes à Marie, mais cette dernière s’y est toujours refusée. Pire, en mai,  la veuve s’est rapprochée de Py Thé Tchen, un Chinois de 26 ans, séducteur et « poli »[1], tout l’inverse de Sissowath qu’elle a fini par sentir  « très mauvais et très vindicatif ».  Ces deux courtisans n’ont d’ailleurs pas tardé à en venir aux mains. Pour se venger, Py a même crevé un des pneus de la bicyclette de Sissowath. 21 décembre 1919. Peu avant minuit, des policiers fendent un regroupement de personnes qui vient de se former dans la rue Rabelais à Niort. Appelés par des passants qui ont signalé la présence d’un homme ivre étendu sur le sol, les policiers découvrent finalement le corps d’un Chinois sans vie. La position de son corps permet aux enquêteurs de déterminer un scénario diabolique. Ils constatent que la victime a probablement été victime d’une agression puisqu’elle n’a eu le temps de sortir une de ses mains de ses poches. La fouille du cadavre lève le voile sur son identité. Il s’agit de Py Thé Tchen. A côté du cadavre, un couteau de table maculé de sang, git sur le sol. L’autopsie permet d’éclaircir les circonstances du drame.  La victime a reçu une balle de révolver en pleine tête. Quant au couteau, il est probablement sorti de la poche de Py au moment de sa chute. L’enquête commence et porte rapidement ses fruits. Début janvier, Marie Gouin reconnait avoir acheté une arme pour Ou. Elle explique d’ailleurs que l’armurier de la rue Ricard qui lui a vendu  à refuser de le vendre pour un Chinois. Alors elle a menti. « Je lui ai alors indiqué le premier nom qui m’est venu à l’idée, Marcel Bourriaud, 119 rue des Trois Coigneaux à Niort […] Je ne saurais indiquer le signalement de cette arme que j’ai remis le soir même à Sissowath ». Elle ajoute qu’elle avait peur de lui. Après quelques jours de recherche, le suspect est arrêté à Marseille.

« Assassiné devant la pharmacie Queuille »

Son procès qui s’ouvre aux assises de Niort permet de reconstituer une partie des circonstances du drame. Le jour du crime, Sissowath, muté depuis le printemps à Thouars, arrive à Niort par le train. En fin d’après-midi, il se présente au domicile de Marie Gouin pour récupérer la lanterne de sa bicyclette. La veuve lui donne et lui annonce qu’elle ne veut plus le revoir. Elle disparait et s’en va s’occuper de ses deux filles. Quelques minutes plus tard, Marie entend piétiner autour de sa maison. Elle ouvre la porte et voit un homme se faufiler dans la rue Limousine et s’en aller à l’angle de la rue Davailles. Marie entreprend de suivre cette silhouette qu’elle finit par identifier. Sissowath. Encore lui. « Pourquoi viens-tu ici » lui demande-t-elle. « Je viens tuer Py Thé Tchen » « Pourquoi vouloir tuer un camarade ? » demande Marie terrifiée. Sissowath s’éloigne sans répondre. « Vous beaucoup méchant » s’emporte-t-elle. « Si tuez Py Thé Tchen, moi vous dénoncer à la police » « Ca fait rien ». Glacée par cette confidence, Marie retourne en toute hâte chez elle. Alors qu’elle pénètre dans sa cour, une ombre la surprend dans la nuit. C’est Py Thé Tchen. Marie panique. « Partez tout de suite au camp, Sissowath ici dans la rue pour vous tuer ! » « Moi pas peur » rétorque le jeune homme en quittant le domicile de Marie. Affolée, Marie demande à ses deux filles de s’habiller et sort avec elles pour prévenir la police d’un drame qu’elle sent imminent. Dans les rues des Trois Coigneaux et de Rabelais, elle croise à tour de rôle Sissowath et Py. Quelques minutes plus tard, une détonation claque dans la nuit. Py vient d’être assassiné devant la pharmacie Queuille. Face aux juges, Ou Tcheu Ki nie les faits. Tout juste reconnait-il qu’il était à Niort ce jour-là. De son côté, l’accusation dispose de sérieux arguments, notamment le  témoignage de l’armurier qui confirme que la balle extraite du crane de la victime est bien la même que celle  vendue à Marie Gouin.  Me Joly, l’avocat de la défense, balaie l’argument et demande l’acquittement de son client au titre de l’absence de preuve. Il faut croire que sa plaidoirie a séduit les jurés puisqu’à l’issue de leur délibération, ils déclarent l’accusé non coupable.

Le "non" qui sauve l'accusé et lui rend sa liberté. Dossier 2 U. (Archives départementales des Deux-Sèvres)

[1] Expression utilisée par Marie Gouin dans son audition du 10 janvier 1920. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le samedi 13 décembre 2014 à 2:50 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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