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Juil

La tuerie des bords de Cher (Tours, 1881)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

Lucien MorissetL’affaire Lucien Morisset est l’une des histoires criminelles les plus étranges des archives judicaires du XIXe siècle. La personnalité troublante de son principal protagoniste y est pour beaucoup.

Lucien Morisset n’est plus clerc de notaire. D’ailleurs, en ce printemps 1881, le jeune homme de 23 ans n’est plus grand-chose. Il vient de perdre son travail. La faute à sa manie de voler ses différents patrons. Le dernier en date, Maître Galpin l’a chassé pour un autre motif : manque d’assiduité à l’étude et au travail. Pour le jeune homme, l’honneur est sauf. Ses patrons ne se sont pas rendus compte de ses larcins. Et puis après tout, il s’en moque. Depuis ce 29 mai 1881, le garçon vit sur « ses économies. » Doté d’une solide éducation, il aime passer son temps à lire les écrivains de son temps, surtout Pierre-François Lacenaire, célèbre poète-assassin, guillotiné en 1836, dont il garde toujours une photo près de lui. Parallèlement à ses lectures, le dandy aime passer du bon temps dans les bars en compagnie des femmes ou d’une bouteille. Cette vie d’errance dure une quinzaine de jours jusqu’à la rencontre fortuite de M. Dupuis, un ancien collègue de l’étude notariale de Maître Galpin. La conversation s’engage. Durant l’entretien, Dupuis apprend à Morisset les vraies raisons de son licenciement : le vol. A l’étude, tout le monde s’était aperçu de ses larcins estimé à 5000 francs. Exaspéré, Dupuis s’énerve. Il menace Morisset de le dénoncer ; mais Lucien reste imperturbable. Il continue sa route, rentre à sa pension, partage un ver de liqueur avec un ami, se renferme dans sa chambre pour lire un peu avant de ressortir en direction de Saint-Pierre-des-Corps. Le jeune homme erre à présent le long du canal du Cher. Il dépasse un groupe de jeunes particulièrement joyeux, chantant à tue-tête la chanson du beau Nicolas. « Le voilà Nicolas avec sa canne et son chapeau ! » dit en riant l’un d’eux en désignant Morisset. Lucien s’arrête subitement puis fait demi-tour. Calmement, Lucien sort un revolver de sa poche et tire à cinq reprises sur les adolescents. Trois s’écroulent, les autres s’enfuient, paniqués. Sans émotion, il fait demi-tour et reprend son chemin. Suivant le boulevard Heurteloup, il croise à présent un homme, M. Dormier, employé aux chemins de fer. Sans raison apparente, Lucien Morisset sort à nouveau son arme et fait feu dans le ventre de l’inconnu. Terrassé par le coup, la victime, dans un ultime sursaut de courage, parvient à se jeter sur son agresseur. Une lutte s’engage au cours de laquelle un second coup de feu est tiré. Cette fois c’est la main du cheminot qui est touchée. Ce dernier finit par lâcher prise. Lucien Morisset se redresse mais plusieurs témoins se jettent sur lui et parviennent à le maitriser. Pour Dormier, il est trop tard.

Pourquoi avoir tué Dormier demande-t-on à Lucien Morisset lors de l’instruction.

– « Je veux devenir illustre (1) » lance-t-il aux gendarmes.

Les experts, chargé de l’examiner, le juge comme un être « déclassé, aussi intelligent que pervers, aigri par sa position infime( 2). » A son procès, l’accusé risque gros même si dans l’histoire du département, tous les adolescents accusés de crime prémédité ont tous été sauvés. Assassinat, tentatives de meurtre et vols sont retenus contre lui. A ces accusations, le prévenu oppose une attitude effrontée.

– « Je compatis aux douleurs que mes actes ont pu occasionner mais je n’accepte pas la responsabilité de ces actes » lance-t-il au président.

Ce dernier poursuit :

–  « C’est du jour où vos vols ont été découverts que vous avez résolu de commettre un meurtre ; c’est ce que vous enseignait Lacenaire (2) ? »

– « Si j’ai agi comme je l’ai fait, c’est par vengeance. »

–  » Quel griefs aviez-vous? »

– « Je ne les ferai pas connaître. »

– « Pourquoi? »

– « Parce que mon assassinat n’a a pas été commis. C’est une question d’amour propre. »

Excédé, le magistrat s’emporte.

– « Eh bien ! moi, je vais vous le dire. Vous êtes un voleur vulgaire. Le jour où vous avez été découvert, ce jour-là, la rage vous a pris et vous avez songé à tuer Me Galpin. »

–  » Il y a longtemps que j’avais ce sentiment » rétorque l’accusé.

– « Pourquoi le lendemain du jour où vous avez été chassé, n’êtes vous pas allé tuer M. Galpin. Pourquoi? Parce que vous aviez encore de l’argent à dépenser. Votre haine n’est qu’imaginaire » crie le président au milieu d’un auditoire médusé.

Le débat se poursuit. Le magistrat évoque alors la rencontre avec le groupe de jeunes.

– « J’avais des idées sinistres » explique Lucien Morisset.

Et M. Dormier ?

– « Sur le boulevard j’ai vu un homme qui avait l’air de regarder le dôme des arbres avec béatitude. J’ai tiré ! Si je n’avais été provoqué au canal je ne l’aurais pas tué. J’avais peur d’être arrêté. Après les blessures de Saint-Pierre-des-Corps, je me suis dit : je ne suis que dans un cas en correctionnel ; je ne voulais pas être arrêté pour un délit mais pour un crime, alors j’ai tué.

– « Vous aviez l’intention de tuer ? » insiste le président.

– « J’avais l’intention. »

Dans la salle d’audience, un vaste mouvement agite les travées. L’accusé ajoute.

– « Je n’accepte pas la responsabilité de ce crime, au point de vue philosophique. Je l’accepte au point de vue législatif. »

Reconnu coupable et condamné à mort, Lucien Morisset échappe à la guillotine à la faveur d’une grâce du président de la République. C’est au bagne de Nouvelle Calédonie que le jeune philosophe est transféré pour une peine à perpétuité. Il y meurt 32 ans ans plus tard, le 12 novembre 1913, à l’âge de 55 ans.

 

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Cet article a été publié le vendredi 20 juillet 2012 à 8:39 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés.

Commentaires

  1. Alain GERVAIS dit :

    Bonjour, je viens de lire tout vôtre blog, avec un réel plaisir, merçi pour ce monent, mais cela a dut être un long travail de recherches.
    J’espère pouvoir vous lire encore lontemp, encore merçi.
    cordialement. A.G.

    1. Olivier Goudeau dit :

      En effet, je travaille sur le sujet depuis plus de quinze ans. J’ai des dizaines destins et d’histoires sorties des archives toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Et comme je n’ai pas pu tout raconter dans mes deux livres, j’ai décidé de créer ce blog. Merci pour vos encouragements.

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