Quand les sources judiciaires nous éclairent sur les-us-et-coutumes des privilégiés de la société ! L’affaire de la Meilleraye à Beaulieu en 1868 nous plonge dans l’univers particulier des notables deux-sévriens, un milieu rarement touché par les histoires criminelles.  Fascinant!

 4 juillet 1868. Le docteur Louis André Ganne se fait déposer par son domestique dans la cour du château de la Meilleraye, à Beaulieu près de Parthenay. A 49 ans, ce médecin de Parthenay est un homme établi. Conseiller municipal à Parthenay, il mène de front sa profession et une carrière politique débutée dans le camp des Républicains. « Rallié (2) » à la cause de Napoléon III, il vise depuis plusieurs mois la mairie de Parthenay.Ses chances sont réelles car sa réputation a dépassé depuis longtemps le cadre de la Gâtine, notamment depuis l’affaire Martin Réau. Ses autopsies, ses expertises et sa déposition lors du procès du propriétaire de Pressigny en 1866 ont « prouvé » que Martin Réau (3) avait bel et bien empoisonné quatre membres de sa familles. Pour lui, la légion d’honneur n’est peut-être plus très loin…Ce matin d’été 1868, le docteur Ganne rend visite à Pierre Texier. Il connait bien ce robuste propriétaire aisé de 53 ans vivant seul depuis le décès de sa mère et le mariage de son frère Auguste avec Honorine Charlot-Texier. C’est justement cette dernière qui lui a demandé de venir au « Château » examiné le propriétaire, malade depuis quelques jours. Le docteur Ganne est accueilli par plusieurs domestiques dont sa fidèle domestique Françoise Richard, 55 ans,qui le fait pénétrer dans la vaste maison bourgeoise établie à une centaine de mètres des ruines du Château de la Meilleraye, construit au XVIIe siècle.Le docteur Ganne trouve Pierre Texier « abattu » »sans appétit (5), « avec un poids inexplicable sur l’estomac » et « des fortes diarrhées » (4). Il lui prescrit quelques médicaments, le rassure et repart.
 
Un parquet nettoyé
 
Vingt-et-un jours plus tard, le docteur médecin est de retour au château. L’état de Pierre Texier s’est aggravé après un léger mieux début juillet.En pénétrant dans la chambre du malade, Louis André Ganne est stupéfait par l’état du malade, terrassé par des douleurs abdominales et les vomissements. A son chevet, sa belle-soeur, qui a quitté son domicile pour s’occuper de lui, semble dévastée. Le médecin demande à voir les vomissements. Elle lui répond que c’est impossible car Pierre Texier vomit sur le parquet, la domestique ayant tout nettoyé. En sortant, le médecin est traversé par un doute. Et si Pierre Texier était empoisonné? Les jours passent et les soupçons du médecin se renforcent. Alors que l’état de Pierre Texier devient désespéré, l’attitude Mme Texier lui semble étrange. Pourquoi a-t-elle fait jeter les déjections du malade alors qu’il lui avait demandé de les garder lors de sa visite du 27 juillet. Le 9 août, Louis André Ganne qui s’est entouré des conseils d’un confrère, du docteur Ledain, écrit au parquet de Parthenay pour signaler l’empoisonnement. Le jour même, les magistrats débarquent dans la chambre de Texier et lui signale qu’il est empoisonné. Moribond, le propriétaire rejette cette idée. Pendant deux jours, s’en suivent des scènes surréalistes entre un malade insultant le docteur Ganne coupable à ses yeux d’avoir aggravé sa maladie et des magistrats, omniprésents, soupçonnant son entourage dévoré de chagrin. Le 11 août, Texier meurt. En quelques jours, le juge d’instruction établit un scénario : Pierre Texier a été empoisonné par sa servante, sa belle-soeur, le tout orchestré par le père de cette dernière, François Charlot, souvent présent sur les lieux lors de la maladie du notable.
 La foule
 
Le 13 mars 1869, après sept mois de prison préventive, les trois accusés sont présentés devant la cour d’assises des Deux-Sèvres assiégée par la foule. Lors du procès, l’accusation s’appuie sur l’autopsie réalisée par le docteur Ganne qui tend à prouver que le malheureux a été empoisonné à petit feu avec de l’arsenic. Le médecin affirme en avoir trouvé dans le corps du défunt mais aussi dans les lames du parquet de la chambre du défunt, découpée pour l’occasion. Pour l’avocat général, la famille Charlot avait tout intérêt à tuer Texier puisque François Charlot devait 30 000 francs au propriétaire de la Meilleraye alors que les deux filles de Honorine Charlot-Texier auraient été les destinataires testamentaires de la fortune du défunt estimée à 300 000 francs. Me Lachaud, l’avocat de la défense, rejettent cette idée avec force montrant l’attachement profond des deux femmes pour Pierre Texier. Quant au mobile, il ne tient pas la route car Honorine et son père possèdent à ce jour près d’un million de francs de biens. Mais le moment fort de la plaidoirie est la mise en accusation du docteur Ganne, craint par Texier, cruel dans ses propos avec le malade et son personnel et peut-être coupable lui même de l’empoisonnement. « Je ne suis pas inquiet du verdict » lâche-t-il. Trente minutes plus tard, les jurés lui donnent raison en déclarant les trois accusés non coupables.
 
 Un docteur « paranoïaque »
 
91 ans après le dénouement de cette affaire, le docteur Claude Fontanille, dans le cadre d’un travail universitaire (4) dénonce le « comportement paranoïaque » du docteur Ganne, « son emprise sur les magistrats », son absence de formation dans le domaine de l’expertise judiciaire et son comportement étrange lorsqu’il soupçonne un empoisonnement le 25 juillet mais n’alerte pas les autorités et ne donne au malade que « des prescriptions les plus anodines : eau de Setz, eau de chiendent nitrée, bouillon. Pour préoccupé qu’il fût, le Dr Ganne attend 48 heures avant de se rendre de nouveau à la Meilleraye. » Claude Fontanille explique que le docteur Ganne « fort absorbé par les élections municipales » laissa le mourant « sans assistance » pendant trois jours début août (3, 4, 5 août) se « bornant juste à prendre des nouvelles ». Ebranlé par le procès, le docteur Ganne est tout de même élu à la mairie de Parthenay en 1868 avant d’accéder à la députation en 1877. Il meurt le 17 janvier 1886 à l’âge de 70 ans.
 
 
(1) : Olivier Goudeau est l’auteur des grandes affaires criminelles des Deux-Sèvres
(3) : Le 10 décembre 1866, Martin Réau a été condamné au bagne à perpétuité pour l’empoisonnement de ses deux épouses successives, de son jeune enfant né de son second mariage et de son beau-frère.
(4) : Claude Fontanille, Etude médico légale et psychologique de deux affaires d’empoisonnement au XIXe siècle, Thèse de doctorat en médecine, 1957, p. 59
(5) : acte d’accusation. Dossier de procédure.
 
 

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Cet article a été publié le samedi 29 septembre 2012 à 9:57 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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