Au début du XXe siècle, dans une société dirigée par les hommes, les femmes se retrouvent reléguée au second plan. Cette position inférieure les place souvent dans des conditions fragiles, parfois au sein même de leur foyer. Le sentiment d’impunité n’est parfois pas très loin. Le crime de la Chamerie, commis en 1903 à Béceleuf, est là pour nous le rappeler.

 1er novembre 1903. Deux soeurs d’une trentaine d’années se recueillent sur la tombe de leur père, Louis Germain, dans le cimetière de  Béceleuf. En cette période de Toussaint, l’instant est emprunt d’une grande solennité. Après quelques minutes de prières, Alphonsine Germain et Marie Ernestine Cousineau quittent le cimetière. La conversation reprend entre les deux femmes. Au moment de quitter les lieux, Alphonsine évoque la mémoire du père, seul membre de la phratrie à être enterrée dans ce cimetière. « Le pauvre père ne restera peut-être pas longtemps dans une tombe solitaire[1] » lui rétorque aussitôt Marie-Ernestine sur un ton grave.Le lendemain, à la Chamerie, commune de Béceleuf, Marie-Ernestine, 34 ans, vaque à ses occupations en compagnie de ses trois enfants âgés de 7 à 14 ans. Vers 15 h 30, Pierre Cousineau, son mari, débarque et  s’installe à table. Son repas pris, l’époux, décroche son fusil et s’apprête à quitter les lieux pour aller braconner. A cet instant,  Marie Ernestine, lassée par ces prises de risques intempestives, lâche une petite remarque pleine de désapprobation. « Où veux-tu donc encore aller ?[2] »  L’homme s’arrête et plante son regard plein de haine dans celui de sa femme. « Me promener, car tu me regardes si bien que tu m’enlèveras entièrement le goût du travail! » répond-il en rapprochant d’elle. Malgré sa taille modeste (1.66 mètres), Pierre Cousineau a de quoi faire peur. Son front et son menton larges, son teint sanguin, ses sourcils longs, sa lèvre inférieure proéminente et sa barbe rousse ajoutent à sa personnalité brutale, un aspect sauvage qui le fait craindre de bon nombre de villageois. Nullement impressionnée et habituée aux menaces de son époux, l’épouse répond à son tour. En quelques secondes, la situation devient  incontrôlable. Pierre, toujours armé de son fusil, perd subitement le contrôle de ses moyens. Profitant d’une fuite de sa femme dans une des chambres, il se rapproche de son épouse, épaule son arme et tire quasi à bout portant dans sa tête. Marie-Ernestine s’écroule à ses pieds, raide morte. Comme si de rien n’était, Pierre Cousineau, disparait dans sa chambre, se change à quelques mètres de la flaque de sang qui se répand sur le sol et prend la direction du commissariat de Coulonges en prenant la peine de déposer sa plus jeune fille chez une voisine.  En fin d’après-midi, devant les gendarmes, le père de famille reconnait son crime. Pour se justifier, il explique que son épouse avait des relations extraconjugales. D’un naturel jaloux, il s’est emporté.

« Si elle ne m’avait pas fait mettre en colère… »

Dix-huit  jours après le drame, le juge d’instruction, Louis Marchesseau, entend une nouvelle fois le prévenu. Ce laps de temps lui a permis de se faire une idée du caractère de l’assassin, un homme réputé violent. Sérieux dans son travail de livreur de lait, Cousineau a plusieurs fois menacé publiquement sa femme mais aussi le garde-champêtre de sa commune. Quant à la prétendue infidélité de cette dernière, tous les villageois ont loué au contraire son comportement irréprochable. « C’est la colère qui m’a poussé à cet acte. Quand j’ai tiré, je ne savais pas si la tuerais ou non  » explique le prévenu. Il ajoute « Si elle ne m’avait pas fait mettre en colère au moment où j’avais mon fusil entre les mains, cela ne serait pas arrivé[3]. » Le juge s’emporte et lui lit à haute voix les déclarations des villageois, louant la moralité de son épouse. « Les personnes dont vous venez de lire les dépositions n’ont probablement pas voulu dire la vérité » rétorque Cousineau.

« Une atmosphère de terreur »

C’est avec cet argument de l’infidélité de son épouse que Pierre Cousineau se présente devant la cour d’assises de Niort, le 15 décembre 1903. A quelques minutes de l’ouverture des portes du tribunal de Niort, c’est une foule nombreuse qui s’est installée aux abords du palais de justice.  Si le M. Testart, le procureur de la République, dresse le portrait d’un homme « dangereux[4] », « créant autour de lui une atmosphère de terreur », M. Disleau, l’avocat de la défense, met en avant la jalousie maladive de son client, une pathologie qui l’a conduit au crime de l’être qui l’aimait. Après une demi-heure de délibération, Pierre Cousineau, en larme, est reconnu coupable de meurtre avec le bénéfice des circonstances atténuantes. Condamné à 15 ans de travaux forcés, le natif de Xaintray a donc pris la destination de la Guyane. S’il est parvenu à survivre à l’enfer du bagne, Pierre Cousineau a, dans ce cas, passé une grande partie  de sa vie au bagne, la loi doublant la peine[5] de tous les bagnards condamnés à plus de 7 ans de travaux forcés.

 


[1] Mémorial des Deux-Sèvres, 17 décembre 1903.

[2] Interrogatoire de Pierre Cousineau le 2 novembre 1903. Dossier de procédure. Archives départementales.

[3] Interrogatoire de Pierre Cousineau, 20 novembre 1903. Dossier de procédure.

[4] Mémorial des Deux-Sèvres, 23 juin 1904.

[5] Toute personne condamnée à plus de sept ans de bagne devait, une fois sa peine purgée, rester en Guyane le même laps de temps. Livrés à eux-mêmes, les bagnards « libérés » connaissaient des conditions de vie épouvantables, certains préféraient commettre un nouveau crime pour réintégrer le bagne afin de bénéficier d’un minimum de traitement.

Tags: , , ,

Cet article a été publié le samedi 10 novembre 2012 à 9:43 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'