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Le crime de la rue Claire (Niort, 1911)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le crime de la rue Claire constitue l’un des faits divers les plus marquants de  l’histoire de Niort. Commis en janvier 1911, l’assassinat ne mettra pas que quelques heures à trouver ses coupables. 

Lundi 9 janvier 1911. On frappe à la porte. Au 1er de la rue Claire à Niort, Rosalie Minçon s’empresse d’aller ouvrir. Dans cette petite maison située entre la rue Saint-Gelais et la rue du Rempart, la veuve de 72 ans loue quelques chambres aux gens de passage ou aux filles accompagnées de leur client. En ouvrant la porte, la septuagénaire tombe sur deux jeunes hommes, plutôt bien vêtus, qui expliquent vouloir passer quelques nuits chez elle. Rosalie Minçon les fait entrer et les installe dans une chambre au rez-de-chaussée. Elle l’ignore mais elle vient de commettre-là l’erreur de sa vie.Car les deux clients qui viennent de poser leur valise au tarif d’un franc par jour sont des hommes extrêmement dangereux. A 21 ans, Pierre Froidefond, qui a grandi dans une colonie pénitentiaire après ses premiers errements, a déjà été condamné sept fois pour violence, vagabondage, contravention de police de chemin de fer et exercice du métier de souteneur. Les médecins qui l’ont ausculté ont noté « des tares graves et redoutables». Il est pourtant remis en liberté. Son acolyte, rencontré il y a peu, est plus jeune. Il se somme Léon Méraud. A 19 ans, il vient de passer quatre mois en prison après avoir exercé des violences sur sa maîtresse en la menaçant d’un rasoir. A peine sortie de prison, il commet deux agressions à Poitiers. Depuis, la police le recherche.

A Niort, les deux bandits ont prévu de se faire oublier un peu et surtout de gagner suffisamment d’argent pour gagner l’Espagne où ils pourront refaire leur vie. Dans la rue, installés autour d’une table, ils tentent d’attirer les badauds en exécutant des tours de passe-passe. Mais les gains sont dérisoires d’autant qu’ils les dépensent aussitôt dans les bistrots, notamment au bar de la Brasserie, situé place de la Brèche. C’est dans l’un de ses établissements que le 12 janvier une troisième compère les rejoint : Marie Laguionie, 23 ans. Sa spécialité ? Attirer les clients éméchés dans les bars pour leur soutirer leurs derniers sous. Dans cette ambiance de fin de soirée alcoolisée une idée est finalement posée sur la table ? « Et si on s’en prenait à la vieille ? »

« Elle est bonne à faire »

En rentrant dans leur chambre, Froidefond et Méraud sont subitement alertés par des cliquetis caractéristiques de pièces qui s’entrechoquent. Ils collent aussitôt leurs oreilles le long du mur de la cloison. « La veille est en train de compter son argent. Elle est bonne à faire»1 lâche Méraud à son ami. Conscient qu’ils ne sont pas en état de passer à l’action immédiatement, ils décident de repousser leur projet au lendemain.

Le 13 janvier, ils attendent la nuit pour commettre leur forfait. Après avoir écumé les bars une bonne partie de la soirée, ils arrivent dans la rue Claire aux alentours de minuit. Sur le chemin, ils ont récupéré Marie Laguionie, rue du Faisan. La jeune fille en a profiter pour dérober le portefeuille de son client avec qui elle venait de commencer la nuit. Le plan est simple. Il est prévu que Marie fera le guet dans la rue Claire pendant que Froidefond et Méraud étrangleront la veuve. Lorsque la porte s’ouvre, la logeuse semble de mauvaise humeur. Elle les attend depuis le début de soirée pour leur remettre les clés et se faire payer de la nuit à venir. Les deux hommes pénètrent dans la maison. Marie commence à surveiller.

Grille fermée et marche forcée

Vers une heure du matin, le trio court à perdre haleine dans les rues de Niort en direction de la gare. Rien ne s’est passé comme prévu. La veuve s’est tellement débattue qu’il a fallu la frapper à la face, la ligoter et lui enfoncer une serviette dans la gorge pour l’étouffer. Paniqués par la tournure des événements, Froidefond et Méraud ont abrégé la fouille. Ils n’ont trouvé que 2,40 francs et quelques bijoux de pacotille. Quant à Marie Laguionie, elle a été vue par au moins trois témoins différents qui passaient dans la rue. Lorsqu’ils arrivent à la gare, le trio subit un nouveau choc. La grille est fermée. Que faire maintenant ? Marie qui connaît mieux la région convainc ses compères de rejoindre à pied la gare de Mauzé-sur-le-Mignon. Là, ils pourront prendre un train vers le sud. Après plus de quatre heures de marche, ils arrivent à destination. Epuisés, les fuyards s’écroulent sur une banquette de la salle d’attente avant de monter dans le train de 5h31. Arrivés à La Rochelle, Froidefond et Méraud entreprennent de refourguer les bijoux volés. Une démarche qui leur prend une journée entière. Finalement, ce sont des marchands peu regardant qui, pour cinq francs, leur reprennent la marchandise. Seule Marie Laguionie décide de garder les boucles d’oreille de la victime qu’elle arbore fièrement. Cette dernière décide de rester à La Rochelle. Ses compères s’empressent de reprendre le train vers le sud. Arrivés à Bordeaux, ils passent une journée avec des amis et reprennent leur périple pour Bayonne. Ils remontent dans le train mais cette fois sans billet et tombent nez-à-nez avec le contrôleur. Ils sont immédiatement arrêtés pour défaut de paiement mais aussi pour assassinat. A Niort, l’enquête a été bouclée en quelques heures puisque deux noms étaient notés sur le registre de la logeuse : Léon Méraud et Pierre Froidefond. Quant à Marie, elle est appréhendée à La Rochelle, portant toujours les boucles d’oreille.

« Ivrogne et libertin »

Lorsque le procès des trois complices s’ouvrent à Niort le 29 mars 1911, le palais de justice n’est pas assez grand pour accueillir tous les curieux. A l’entrée des accusés, le public découvre trois jeunes gens aux traits encore enfantins. Le procès n’apporte guère d’éclairage sur l’affaire, Méraud et Froidefond se rejetant la responsabilité du crime. De son côté, le procureur a la conviction que Méraud est le cerveau de l’opération. Les jurés et magistrats le suivent. A l’issue des débats, Méraud est condamné aux travaux forcés à perpétuité, Froidefond à vingt années de bagne et Marie Laguionie à quatre ans de prison. « La peine de mort m’aurait été cent fois préférable à vingt ans de travaux forcés »2 hurle Froidefond à l’annonce de sa peine.

Au bagne de Cayenne, Léon Méraud, qualifié d’ « ivrogne et libertin »3, parvient à s’évader le 17 octobre 1917, six ans après son arrivée. A la lecture des archives, il ne semble par avoir réintégré le camp. A-t-il réussi à s’offrir une autre vie ailleurs ? Impossible à dire mais la jungle impénétrable, la mer dangereuse et les rencontres en tout genre rendaient les évasions quasi-impossibles. Quant à Pierre Froidefond, son attitude de défi lui vaut les châtiments les plus durs. Le 25 mai 1917, il est classé dans la catégorie des « incorrigibles» après plusieurs tentatives d’évasion. Classé ensuite « impotent (épilepsie)»4 le 26 juillet 1921, on perd sa trace après une nouvelle évasion le 7 avril 1922.

Sources 

1. Mémorial des Deux-Sèvres. 26 janvier 1911. Mémorial des Deux-Sèvres. 1er avril 1911. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2. Mémorial des Deux-Sèvres. 1er avril 1911. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3. Registre matricule de Léon Méraud. Archives nationales d’Outre-Mer

4. Registre matricule de Pierre Froidefond. Archives nationales d’Outre-Mer

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Cet article a été publié le dimanche 29 décembre 2019 à 2:35 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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