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Août

Le drame de la rue des Anges (Tours, 1890)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

La « Belle Epoque » ne fut pas une période dorée pour toutes les couches de la population. Pour les « classes laborieuses », le tournant du XIXe et du XXe siècle constitue certes une période d’amélioration du niveau de vie mais la misère y reste grande. Les débits de boisson offrent alors un moyen de s’évader grâce à l’alcool et aux filles de joie. Dans ces lieux parfois sordides, les drames ne sont pas rares.

1er janvier 1890. A Tours, au 22 de la rue des Anges, les clients du débit de boisson célèbrent la nouvelle année au milieu du brouhaha général. Parmi eux, Ernest Plu, 36 ans, un habitué des lieux. Le teint pâle, les mains tremblantes, l’homme, assis à sa table, semble très perturbé. « Qu’est-ce que vous avez donc, vous venez de faire un mauvais coup ? » lui lance à la volée la fille Duchène en passant près de lui. La cliente ne semble pas si bien dire. A l’étage, dans la chambre qu’il partage avec un autre couple, Ernest Plu vient de commettre un acte épouvantable. A l’intérieur du bar, les clients sont tellement ivres que l’attitude taciturne de Plu passe inaperçu. Il est un peu plus de 15 h. Plu enchaîne les verres pendant qu’une cliente, Mme Chalmé, s’aventure à l’étage. A travers la porte entrouverte de la chambre de Plu, elle aperçoit Joséphine Coiffard, étendue sur le sol. « Tiens, elle est encore ivre, comme d’habitude (1) » lance-t-elle en regagnant l’assistance, au milieu de l’hilarité générale. Joséphine n’est pas ivre. Elle est morte. Quatre heures plus tard, après avoir écumé un ou deux autres débits de boisson, Plu donne l’alerte. « Venez donc voir, je crois bien que Joséphine est morte » crie-t-il au sieur Guiet, marchand dans la rue des Anges. Les autorités sont dépêchées sur les lieux. Quelques minutes plus tard, une information pour meurtre est ouverte.

«  Exécuté dans le plus bref délai « 

L’enquête commence. Plu est aussitôt soupçonné mais il nie farouchement. Mieux, il donne des indications aux enquêteurs. Pour lui, c’est le couple qui partage sa chambre qui a assassiné sa compagne. Le juge les  fait arrêter mais maintient la pression sur le compagnon de la victime. Trois jours plus tard, ce dernier reconnaît les faits dans une lettre adressée au procureur. « J’ai encore assez de sang froid pour vous exprimer ce que mon coeur ressent au sujet de ma maîtresse Joséphine Coiffard. Je vous affirme donc énergiquement que c’est moi seul qui a commis ce malheureux crime. Par conséquent, Monsieur, vous voudrez bien faire sortir de sous les verrous de la prison les deux personnes accusées innocents (!). J’espère en vous honorant de votre justice que vous daignerez me faire exécuter dans le plus bref délai, c’est tout ce que je mérite. » (2)

« Enfant de malheur »

A son procès qui s’ouvre le 25 mars 1890, Plu fait sensation. Les curieux qui avaient suivi l’affaire à travers la presse, découvrent un personnage effrayant. Déjà condamné à deux reprises pour vagabondage et outrages à agent, Plu, 1,90 mètre, impressionne surtout par son physique. Sur son front, l’accusé s’est fait tatouer une phrase lourde de sens : « enfant de malheur. » Pourquoi ? lui demande le président. « J’ai vu un camarade qui en avait une pareille (1) » rétorque l’accusé. Le ton est donné. Les débats attestent du caractère violent du prévenu, divorcé deux fois et qui avait aussi essayé d’étrangler sa première femme ainsi que sa colocataire. En revanche, ils ne permettent pas de lever le voile sur ce qui s’est réellement passé dans cette chambre. Préméditation, problème financier, querelle d’amoureux, rupture ? Le procès n’y répond pas. Seul le docteur Sainton confirme que la victime a été étranglée avec un foulard ; vêtement que l’instruction n’a pas retrouvé. En fin de journée, le jury se retire pour délibérer. En un quart d’heure, l’affaire est entendue. Les jurés reviennent avec un verdict positif sur la question du meurtre. Bénéficiant de circonstances atténuantes, l’accusé est condamné à douze années de travaux forcés. A cet instant, Plu ignore qu’il devra doubler sa peine en Guyane. C’est donc 24 ans qu’il devra passer dans l’enfer de Cayenne (3).

(1) : Le Journal de l’Indre-et-Loire (archives 37)

(2) : Lettre d’Ernest Plu adressée au procureur de la République. Dossier de procédure (archives 37)

(3) : Tout condamné à plus de 7 ans de bagne voyait sa peine automatiquement doublée. Après avoir purgé sa sanction de travaux forcés, le bagnard devait rester en Guyane le même laps de temps. Malade, affamés et livrés à eux-même, les bagnards étaient obligés de mendier. Certains commettaient même des crimes pour retourner au bagne afin de retrouver un régime d’assistance.

 

 

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Cet article a été publié le jeudi 30 août 2012 à 10:08 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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