7
Fév

Le crime de la rue du Puits (Tours, 1886)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

Agatha Christie, Sherlock Holmes ou Columbo ont forgé dans notre esprit l’image d’un assassin réfléchi, préparant minutieusement son crime pour dérouter les enquêteurs et ne pas être pris. L’étude des archives criminelles du XIXe et du début du XXe siècle prouvent bien souvent le contraire. A leur lecture, on découvre des homicides prémédités sans nuance avec une violence sauvage. La preuve avec l’affaire Albert Garnier. 

« Etes-vous là, Joséphine ? ». 22 mars 1886, 13h15. Au n°8 de la rue du Puits à Tours, Marie-Louise Hourdet s’époumone devant la porte de la cour de Joséphine Besnard. Mais pourquoi sa voisine ne lui répond-elle pas ? Elle devrait être chez elle à cette heure-ci. A peine a-t-elle fini de crier, qu’elle perçoit distinctement des « cris plaintifs suivis de gémissements »1 provenant de la maison. Ni une ni deux, elle ouvre aussitôt la porte, traverse la cour en une fraction de seconde et tente d’actionner la poignée pour pénétrer à l’intérieur du domicile. Fermé ! Elle se précipite alors à la fenêtre et à travers les rideaux devine une scène effrayante : maintenue au sol par un homme, sa voisine se débat de toutes ses forces pour actionner le verrou de la porte. Paniquée, Marie-Louise hurle son impuissance lorsque la porte s’ouvre précipitamment laissant deviner l’agresseur, la blouse et les mains ensanglantées. Marie-Louise n’a pas le temps de comprendre qu’elle est aussitôt percuté par l’inconnu qui s’enfuit dans la rue après l’avoir violemment projeté contre le mur de la cour. Marie-Louise reprend ses esprits et se précipite à l’intérieur de la maison, en même temps que d’autres voisines alertées par les cris. Joséphine Besnard est là, face à elles, le visage en sang, se tenant le ventre à deux mains et balbutiant des paroles difficilement audibles. Avec précaution, les femmes l’étendent sur son lit et tout en la déshabillant, mettent à nu une « énorme blessure » au ventre. Les intestins sont visibles.

« Elle ne voulait pas me rendre ma monnaie. »

Pendant ce temps, dans les rues de Tours, une course poursuite s’engage entre des passants et l’agresseur ; en quelques minutes, l’affaire est réglée, l’homme rattrapé et conduit au poste par plusieurs policiers. Pourquoi avez-vous assassiné la fille Besnard ? »2 lui demande Adolphe Garanson, l’un des brigadiers, sur le chemin conduisant au commissariat ouest de la ville. « Parce qu’elle a refusé de me rendre la monnaie de la pièce de cinq francs que je lui avais remise. » « Avez-vous des regrets ? » insiste le policier. « Si, mais elle ne voulait pas me rendre ma monnaie. »

L’agresseur est ensuite présenté au juge d’instruction Félix Robert qui l’interroge à de multiples reprises.

– « Pendant que vous étiez chez la fille Besnard, avez-vous eu quelques disputes avec elle »3 lui demande le magistrat instructeur.

–  « Non, Monsieur, elle m’avait même demandé d’avoir des relations avec elle mais je n’ai pas voulu ».

– Dîtes-mois franchement pourquoi vous avez assassiné cette femme que vous ne connaissiez pas. Vous ne pouviez avoir aucun sentiment d’animosité contre elle ? »

– « Comme je vous l’ai déjà dit et répété, je ne connaissais pas la femme que j’ai frappée ; ainsi que je vous l’ai expliqué, l’idée de la frapper m’est venue tout d’un coup, j’ai tiré mon couteau de ma poche, je l’ai ouvert, j’ai porté le coup, la femme est tombée à terre et je suis parti aussitôt sans la frapper de nouveau »

La préméditation au centre des débats

Le procès d’Albert Garnier s’ouvre à Tours, le 10 juin 1886, moins de trois mois après le crime. Malgré la gravité des faits qui lui sont reprochés, l’accusé ne semble guère impressionné par la solennité des lieux. Avec ses huit condamnations au compteur, le vagabond en a vu d’autres. A 27 ans, le terrassier de métier a déjà passé plus d’un an en prison pour vols, attentat à la pudeur, mendicité et vagabondage. Les débats permettent de cerner les circonstances du crime. Arrivé dans le département le 15 mars, Albert Garnier se met en quête d’une prostitué. Le 20, il rend alors visite à Joséphine Besnard, une femme de petite vertu. Lors de cette rencontre, on ne sait comment, l’accusé apprend que la jeune femme possède des économies chez elle. Le 22 mars, il y retourne sous prétexte d’une nouvelle relation intime mais avec la ferme intention de mettre la main sur le petit magot. De son côté, Joséphine ne se doute de rien. Alors qu’ils échangent assis autour d’une table dans sa chambre, Garnier se jette sur elle et lui plante un couteau dans le ventre. Il enchaîne en la frappant à coup de poing et essaie de l’étrangler. Incapable de se défaire de sa victime, Garnier finit par abandonner sa proie et l’argent. Le médecin rapidement prévenu ne parvient pas à sauver la malheureuse victime qui meurt le lendemain, non sans avoir expliqué à ses voisines et au juge Robert les circonstances du crime. A l’issue du procès, Albert Garnier est reconnu coupable de meurtre, les jurés ayant rejeté l’idée de préméditation. Le 1er juillet, il embarque pour le bagne de la Nouvelle-Calédonie, afin de purger une peine de travaux forcés à perpétuité. Sur l’île, le bagnard devient effilocheur et est considéré comme un bon détenu. Il y meurt le 17 mars 1905, à l’âge de 47 ans.

Les sources

Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U656

Déposition d’Adolphe Garanson. 29 avril 1886. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U656 

Interrogatoire d’Albert Garnier, 22 mars 1888. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire. 2U656 

 

Tags: , ,

Cet article a été publié le vendredi 7 février 2020 à 6:27 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'