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Le crime du faubourg Westermann (Parthenay, 1937)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

S’attaquer aux commerçants pour les dépouiller de leur bien ne date pas d’hier. Si l’idée peut sembler séduisante dans l’esprit des assassins, elle donne souvent des résultats médiocres, surtout quand le crime est mal préparé. Exemple avec cette histoire survenue dans les années 30 à Parthenay. 

Lundi 28 avril 1937. Alexandrine Gauthier et Juliette Saivre discutent dans l’arrière boutique de cette dernière. A Parthenay, au 15 faubourg Westermann, Juliette Gaillard possède une petite épicerie depuis vingt-six ans. Tôt le matin et jusqu’à tard le soir, la commerçante de 66 ans dépanne ses clients en leur vendant des fournitures de la vie courante : condiments, allumettes, alcool. Pour lui tenir compagnie,  sa voisine, Alexandrine Gauthier, 73 ans, a pris l’habitude depuis plusieurs années de venir passer les soirées avec elle en attendant que Juliette ferme la boutique. En ce soir de novembre, il est presque 20 h lorsque la sonnette du magasin retentit. Un client vient de pénétrer dans l’épicerie. Juliette se lève de son siège pour aller voir. Elle ignore à cet instant que sa vie va basculer.Arrivée dans l’épicerie, la commerçante reconnait Jean Bureau, un jeune homme de 24 ans. Elle le connait bien puisque ses grands-parents habitent en face de chez elle.  Depuis qu’il est enfant, le garçon passe régulièrement dans le quartier. Il est même venu la veille lui acheter une bouteille d’alcool à brûler qu’il n’a d’ailleurs pas pu payer.  « Que désires-tu ? » lui demande-t-elle ? Bureau lui tend une bouteille et lui demande de la remplir d’alcool à brûler. « Mais je t’en ai déjà vendu hier ?[1]» « Je l’ai cassé» lui rétorque le jeune homme. Juliette s’empare de la bouteille vide, se rapproche d’un bidon de cinq litres stockée tout près d’elle et opère le transfert à l’aide d’un entonnoir. L’opération achevée, elle reprend  l’entonnoir, fait demi-tour et retourne au fond du magasin le déposer sur un autre bidon. Le dos tourné à Bureau, elle ne voit pas le jeune homme sortir un pistolet dissimulé sous son imperméable. Restée seule dans la cuisine, Alexandrine Gauthier ne prête pas attention à la discussion qui vient de s’engager entre son amie et le client. D’ailleurs un corridor, séparant la cuisine de la boutique, empêche d’entendre clairement les  discussions. Assise dans son siège, la septuagénaire s’est plongée dans la lecture du journal pour patienter.

« Est-ce que tu me mets le feu aux cheveux ? »

Bureau est à présent à tout près de sa proie. Son plan est simple. Il est venu pour tuer la commerçante et la dépouiller. Pour cela, il s’est muni d’un pistolet de calibre 9 millimètres, chargé d’une cartouche à plomb. Son arme braquée sur la tête de sa victime, il hésite quelques instants et tire… dans les étales de l’épicerie. « Est-ce que tu me mets le feu aux cheveux [2]» hurle la commerçante en se redressant. Au même moment, Bureau lui assène un terrible coup de crosse sur la tête et la traine en direction de la cuisine. Sur son siège, la détonation et les cris de son amie, ont fait sursauter Alexandrine. La septuagénaire se précipite dans la boutique. En apercevant la femme, Bureau sursaute. Il ignorait sa présente. Alors il se précipite sur sa nouvelle proie, sans lâcher la précédente, et lui assène un violent coup de crosse sur la tête. Alexandrine s’affaisse. Son agresseur se déchaine alors sur elle. Elle ne bouge plus. Bureau l’abandonne et continue de pousser Juliette Saivre dans la cuisine. Mais la femme résiste. Elle hurle, s’agrippe au sol malgré les coups qui s’abatte sur sa tête. Bureau sent que la situation est en train de lui échapper. Dans la boutique, Alexandrine est parvenue à se relever. Elle crie à présent dans la rue. L’agresseur lâche sa victime et s’enfuit à toute jambe. En passant à proximité du champ de tir, il cache le pistolet sous un pont et part se coucher chez lui à Pompaire. Une demi-heure plus tard, les gendarmes se présentent à son domicile pour l’arrêter. L’homme avoue rapidement.

« Des signes de déséquilibre mental léger »

Son procès s’ouvre à Niort en  mars 1938. Juliette et Alexandrine y assistent. Victime de « dix-neuf coups et blessures sur la tête, le corps et les membres »[3], Juliette Saivre a mis un mois à s’en remettre. Elle n’est d’ailleurs pas certaine de retrouver toute ses facultés. De son côté, Alexandrine Gauthier n’a pas été épargnée non plus avec sept blessures à la tête sans conséquences neurologiques. Le procès est l’occasion de brosser le portrait de l’accusé, un jeune homme au destin brisé par la mort sa mère alors qu’il n’avait pas onze ans. Elevé par un père tuberculeux et alcoolique qu’il perdra à 17 ans, Bureau est un adolescent à la dérive. Entre 19 et 21 ans, il est condamné quatre fois à des peines de prison pour vol d’une voiture, d’une montre, d’une moto, pour conduite sans permis et pour vagabondage. Pour sa défense, son avocat et ses grands-parents expliquent qu’une opération à la tête, survenue alors qu’il n’avait pas encore un an, a altéré ses facultés intellectuelles. Expertisé par le docteur Jacques Trivas, Bureau n’est selon le médecin « atteint d’aucune maladie mentale ni d’aucune infirmité psychique qui puissent le faire considérer comme en état de démence au moment de l’acte. » Il ajoute. « Cependant, on observe chez cet homme, par ailleurs syphilitique et surtout tuberculeux, des signes de déséquilibre mental léger. On doit considérer de ce fait sa responsabilité psychiatrique comme atténuée. »[4] Malgré cette ambigüité, les jurés le reconnaissent coupable de deux tentatives de meurtre mais rejettent la préméditation. Il est condamné par la cour à quinze années de travaux forcés et à la relégation.



[1] Déposition de Juliette Saivre, le 31 janvier 1938. Dossier de procédure.

[2] Déposition d’Alexandrine Gauthier, le le 31 janvier 1938. Dossier de procédure

[3] Acte d’accusation. Dossier de procédure.

[4] Rapport psychiatrique du médecin Jacques Trivas, le 26 janvier 1938. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le vendredi 30 août 2013 à 11:02 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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