Les « crimes d’honneur » sont plutôt rares dans les annales judiciaires de la Touraine. Lorsque ce type de meurtre est commis par une femme, il devient un phénomène médiatique. Voici l’histoire incroyable de Marguerite Baillet…

Marguerite Baillet pleure à chaudes larmes. La main droite crispée sur son mouchoir, elle n’ose affronter le regard pourtant compatissant des dizaines de personnes venues assister à son procès. Si d’ordinaire le public est acquis à la cause de la victime, il a cette fois choisi le camp inverse, celui de cette petite femme de 47 ans au destin tragique.Marguerite Cifferi, violoniste de 27 ans d’origine italienne, épouse le 17 octobre 1907, un élève en pharmacie, Maurice Baillet, originaire de l’Indre-et-Loire. Le couple s’installe, dans l’est de la France, à Belfort. En 1912, la mort du père de Maurice oblige le couple à venir s’installer à Montlouis. L’époux retrouve ses anciennes connaissances. Parmi elles se trouve la charmante Mlle Charozé. Les deux êtres ne cachent pas le plaisir de se retrouver.

Chez les Baillet, l’ambiance devient détestable. Avec son épouse, Maurice ne fait plus d’effort ; pire il se montre odieux. Trompée, bafouée, Marguerite devient aussi une femme battue et terrorisée. Elle consulte le docteur Doyen qui ne cache pas sa stupeur. Sa patiente a le visage et le cou recouvert d’ecchymoses. La fois suivante, elle se plaint de terribles maux de ventre inexpliqués. Mais le pire est ailleurs. A plusieurs reprises l’épouse est obligée d’assister « aux orgies de son mari avec sa maîtresse.[1] » Marguerite quitte alors le foyer. Elle retourne à Belfort mais finit par revenir. A son retour ce sont les coups, les privations, les humiliations et les insultes qui l’attendent. De son côté, son mari ne cache plus sa liaison. « Je me suis offert la fille Charozé et je compte bien encore me l’offrir1 » lâche-t-il en public.

« Je la flanquerai à l’eau un de ces jours »

En 1926, Marguerite ne tient plus. Il lui faut trouver une solution. Elle pense au suicide mais ses amis l’en dissuadent. Son mari serait trop heureux. Partir ? C’’est inconcevable. Laisser sa place à sa pire ennemie est au-delà des ses forces. En restant, elle sait aussi que sa vie est en danger ; son mari  vient de faire l’acquisition d’une arme à feu et ses menaces de mort sont à peine contenues : « Je la flanquerai à l’eau un de ces jours » dit-il un jour à un des ses amis.  Le 16 décembre, Marguerite se procure un revolver auprès d’une amie Le soir même, elle descend à la cave et essaie son arme. Aussitôt, une terrible douleur lui parcourt le corps. La vis de sous-garde de l’arme à feu vient se s’enfoncer dans un de ses doigts. Après l’avoir fait limer par un des ses amis, elle teste de nouveau le revolver le lendemain. Cette fois tout fonctionne. Lorsque son mari revient du travail, une dispute ne tarde pas à éclater entre les deux époux. Une nouvelle fois, l’épouse est insultée avant que les coups ne s’abattent sur elle. Debout derrière son mari Marguerite attend. Dans la poche de son tablier elle sent son revolver chargé de cinq balles. Lorsque son mari entreprend d’enlever ses chaussures, Marguerite passe à l’attaque. Elle sort son arme et la place tout près de sa tête. Toute tremblante, elle appuie sur la détente mais manque sa cible. Elle tire aussitôt deux autres coups qui foudroient son époux. Elle part aussitôt se constituer prisonnière à la mairie de Montlouis.

 « Une sourde rumeur hostile »

Son procès s’ouvre le 16 mars 1927. La monstruosité des actes de Maurice Baillet ainsi que  ses moeurs légères  ressortent au grand jour. De son côté Marguerite, malgré un français approximatif, apparaît comme la vraie victime. Est-ce que votre mari ne vous avait pas proposé de faire ménage à trois avec la demoiselle Charozé? » lui demande le président. « Oui, mais je n’ai pas voulu. » « Pourquoi aviez-vous fait l’achat d’un revolver? » « Je l’avais acheté dans l’intention de les tuer tous les deux au cours d’une scène d’orgie. Puis je me serai tuée tout de suite après. »

Lorsque la maitresse pénètre à son tour dans le tribunal, « une sourde rumeur hostile » (1) parcours les travées. « Je n’ai jamais eu de relation avec la victime » se défend Mlle Charozé. Sur son banc, l’accusée bondit. « Comment pouvez-vous nier les scènes odieuses auxquelles vous me forciez d’assister! » Le témoin, déstabilisée, poursuit en expliquant n’avoir jamais eu l’ambition d’épouser la victime. A ce moment, un témoin se manifeste dans la salle. Une femme de Montlouis prend place à la barre. Elle  explique que Melle Charozé lui a confiée avoir l’envie de se marier avec son amant. La maitresse finit par quitter la barre. Son témoignage a profité une nouvelle fois à Marguerite .

La plaidoirie est un des temps fort du procès. A la fin de son monologue Me Moro-Giafferi demande l’acquittement pur et simple de sa cliente au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. »Vous acquitterez l’innocence et vous aurez avec vous non pas seulement l’opinion publique mais la conscience universelle » conclut l’un des deux avocats de Marguerite . A la fin du procès entièrement à la faveur de l’accusée, les jurés, probablement effrayés par l’éventualité d’une peine trop lourde prononcée par les magistrats, décident de déclarée l’accusée non coupable. Marguerite Baillet est donc ressortie libre du tribunal.

 


[1] La dépêche du Centre et de l’Ouest, vendredi 18 mars 1927

 

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Cet article a été publié le dimanche 19 août 2012 à 3:46 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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