Arrêté, Lucien Hucault doit à présent répondre seul de l’assassinat de son patron devant les jurés de la cour d’assises des Deux-Sèvres 

Le procès de Lucien Hucault s’ouvre le 14 juin 1934. Le public et les journalistes découvrent un accusé fragile, dépassé par la gravité de son acte. Sur son bloc-notes, le reporter du Mémorial des Deux-Sèvres note. « Au banc des accusés, Hucault a écouté cette lecture la tête baissée, le visage en larmes. Reconnaissons que cette attitude lui est, dans une certaine mesure favorable. Cet homme de 25 ans, qui a accompli un crime abominable, n’a pas une expression de physionomie farouche, comme on aurait pu croire ; il a même plutôt l’air doux, sans rien d’un rustre, ni d’un mâle vigoureux, et l’on peut comprendre qu’il ait séduit par sa douceur juvénile la femme de sa victime, de quelques années plus âgée que lui. » (2)

« J’ai eu peur »

L’interrogatoire débute. Il va durer une heure. Soixante minutes au cours desquelles Lucien apparait comme un employé de qualité, un « bon travailleur » dotés de « certificats élogieux. » (2)

Le président demande. « C’est au moi de mars 1933 que vous êtes entré au service de Sorin que vous deviez tuer un an après. Aviez-vous des motifs de haine contre lui? » (2) « Non. » « Votre patron était-il sévère ou sournois? » « Non, il parlait peu. » « A quel moment ont commencé vos relations intimes avec sa femme? » « Le 14 juillet 1933 mais elles se préparaient depuis avril. » « Est-ce vous qui les avez provoquées? » « Oui. La femme de mon patron a commencé par repousser mes avances ; mais le lendemain, elle s’est donnée à moi. Elle m’a confié qu’elle était heureuse avec moi parce que son mari n’était pas très communicatif. » « A quel moment Sorin s’est-il aperçu de vos relations avec sa femme? » « Au mois d’août. Pendant quinze jours, il a cessé complètement de parler à sa femme. » « Il n’était pas trop sévère ; et quelle attitude a-t-il prise vis-à-vis de vous? » « Il ne m’a dressé aucune remontrance. » « Mais savez-vous ce qu’il a dit à sa femme? » « Il lui a manifesté son mécontentement et sa femme lui a répondu qu’il n’avait pas de reproches à lui adresser. Alors, il lui a dit : -Que je ne revoie jamais cela ! » « Ce propos rapporté par votre maîtresse, vous a-t-il inquiété ? » « Oui, j’ai eu peur, concède Lucien en sanglotant. D’ailleurs, au mois de janvier, il avait fait le geste de me coucher en joue avec son fusil. » Le président poursuit. « Nous approchons du moment du moment de votre crime. Que s’est-il passé le 31 janvier au soir? » « Mon patron étant sorti, sa femme est venue me rejoindre dans la chambre voisine de la sienne et m’a embrassé. » « Est-ce cette nuit-là, que vous avez arrêté, dans votre esprit , l’horrible dessin de tuer Sorin. » « Oui » « N’y aviez-vous pas déjà songé auparavant? Vous aviez, depuis plusieurs jours, décidé de vous réserver la journée du premier février pour aller travailler chez votre mère. N’était-ce pas pour vous créer un alibi à propos du crime que vous aviez déjà décidé? » « Non. Mon patron avait vu sa femme dans ma chambre le 31 janvier au soir et j’ai eu peur. »

« C’est effrayant! »

« Mais vous avez dit que vous ayant surpris une seconde fois, votre patron s’était contenté de s’éloigner. Il n’était vraiment pas dangereux ! Et puis n’aviez-vous pas dit que Sorin avait parlé à quelqu’un de son intention de se suicider? Ne prépariez-vous pas ainsi une explication pour éloigner plus tard de vous le soupçon du crime que vous aviez décidé de commettre ? » « Non. J’avais peur de Sorin que je savais armé d’un revolver, et j’avais cru voir qu’il nous guettait. » « Arrivons au crime. Qu’avez-vous fait le 1er février au matin? » « Je me suis levé à 5 h. Je suis passé par la chambre de mon patron et l’ai prévenu que je ne panserais pas les bêtes. J’ai pris ma moto et suis parti. Mais, à une certaine distance, je me suis arrêté, j’ai dissimulé ma machine et je suis revenu à la ferme. » « Et puis? » « Dans l’écurie, j’ai pris le fusil et l’ai armé. » « Oui, et vous vous êtes posté attendant celui qui allait être votre victime. Combien de temps a duré cette attente? » « Trois quarts d’heure environ. » « Ainsi, vous avez froidement attendu ce temps pour accomplir votre forfait? Et votre atroce résolution n’a pas faibli. C’est effrayant! » s’insurge le président.

 « Tu as fait mon malheur ! »

Il ajoute. « Le malheureux Sorin a-t-il vu votre geste quand il s’est trouvé en face de vous? »  » Je le crois, car il a eu une seconde d’hésitation » concède l’accusé. « A quelle distance se trouvait votre arme au moment où vous avez tiré? » « A quelques centimètres. » « N’avez-vous pas, le crime accompli, cherché à placer la carabine de manière à laisser croire à un suicide? »  » Non, je l’ai abandonnée, sans vouloir en voir davantage, et je suis parti. » « Quand on est allé vous dire que votre patron était mort, qu’avez-vous répondu? »  » Que si je n’étais pas parti, cela ne serait pas arrivé. » « Est-il exacte que vous avez veillé le corps de la victime? »  » Oui. »  » Qu’avez-vous dit à votre maîtresse? »  » Je lui ai avoué en lui disant : – Tu as fait mon malheur le soir où tu es venu m’embrasser dans ma chambre. » « Ainsi c’est à elle que vous attribuez la cause de votre acte abominable ? »  » Oui, elle ne cessait de me chercher. Je l’aimais passionnément. » Le président attaque une dernière fois le prévenu. « En tuant votre patron, peut-être avez-vous songé à conserver librement votre maîtresse qu’à prendre la place de son mari dans la ferme. » « Je n’ai jamais eu cette pensée ; mais j’aimais cette femme » proteste le jeune homme avec force.

La peine de mort

Les témoins se succèdent ensuite à la barre. L’arrivée de la veuve est un moment fort du procès (3). Son témoignage permet à la défense de s’appuyer sur la sincérité de l’accusé. Pourtant, lorsque M. Chauvet, le substitut du Procureur achève son réquisitoire, c’est la peine de mort qui est demandée. Pour le représentant du ministère public, le crime passionnel est un mythe. Hucault a tué son patron pour prendre sa place. C’est un crime utilitaire, froid, dénué de toute passion. Me Leffe, l’avocat du jeune homme, entre en scène. Avec une grande habileté, le défenseur poitevin appuie son argumentation sur la passion amoureuse qui habitait son client au moment de l’acte.

Les jurés entrent alors en délibération. Quelques minutes plus tard, ils reviennent avec le verdict lu à haute voix. Lucien Hucault est reconnu coupable de meurtre mais sans préméditation. Les jurés lui accordent le bénéfice de circonstances atténuantes. » Les magistrats  le condamne à dix ans de réclusion et à dix ans d’interdiction de séjour. C’est à Fontevreau que le meurtrier a purgé sa peine. En 1942, il était encore en prison, l’administration s’opposant à une remise de peine.

(2) : Mémorial des Deux-Sèvres, 15 juin 1934.

(3) : Les journaux de l’époque en font état mais indiquent très peu de chose sur la déposition de la veuve

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Cet article a été publié le jeudi 6 septembre 2012 à 10:17 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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