Les crimes passionnels riment-ils toujours avec clémence du jury ? La réponse ici avec cet assassin deux-sèvrien aux motivations troubles. Une histoire qui révèle aussi la complexité des mécanismes du passage à l’acte chez l’être humain.   

« La réputation, la moralité, la conduite ordinaire du condamné ont été bonnes jusqu’à l’accomplissement des faits qui lui sont reprochés »2. Cette phrase rédigée par le Procureur de la République de Niort et extraite de la demande en grâce n°5249 datée de mai 1912, résume à elle seule le cas de Maurice Guillemet, un jeune homme de 22 ans, condamné par la cour d’assises des Deux-Sèvres le 24 juin 1912. Depuis le mois de mars 1912, Guillemet se morfond au fond d’une cellule. La tuberculose pulmonaire qui le ronge à petit feu le rapproche un peu plus de la tombe. Dans les couloirs du Palais de justice, son cas ne laisse d’ailleurs pas indifférent. « Son état de santé est déplorable » note plus loin le Procureur de la République de Niort, avant d’ajouter : « l’opinion publique serait si non favorable au moins indifférente à une mesure de grâce »

Quelques mois plus tôt, la vie de Maurice Guillemet semble bien loin de tout ce tumulte. En novembre 1911, le jeune homme a quitté son Indre-et-Loire natale pour s’installer à Champdeniers chez Eloïse Guérineau. La veuve a fait appel à ses services pour prendre la succession de son mari défunt, peintre de profession. Les premiers jours sont prometteurs et le travail ne manque pas. Le 19 décembre, en rentrant chez lui, Maurice découvre deux cartes postales. Il s’en saisit et lit « Joyeux anniversaire » sur les deux. Il sourit et reconnait la signature d’Henriette David, sa voisine de 18 ans, couturière chez Eloïse Guérineau. Les jours suivants, les deux jeunes gens se rapprochent. Une histoire d’amour débute. Pourtant, trois jours avant l’épisode des cartes postales déposées par Henriette, Maurice avait envoyé une lettre à Laurence Jouany, une autre demoiselle du pays. Dans sa missive, il lui demandait une entrevue. La réponse reçue l’invitait à se présenter chez la grand-mère. Le soir du 24 décembre 1911, Maurice se rend donc chez la vieille femme et demande à rencontrer Laurence Jouany. Il ne la connait pas mais les excellents échos entendus à son égard l’ont incité à la rencontrer. Tout naturellement, à la fin de leurs échanges, en cette veille de Noël, le jeune peintre la demande en mariage. Flattée, Laurence explique que c’est à son père que Maurice doit s’adresser.

Une de perdue…

Finalement, le peintre abandonne « cette piste » et se concentre sur Henriette, très éprise. L’histoire d’amour est forte. Les deux amants multiplient les lettres d’amour en s’envoyant des cartes postales régulièrement. En janvier, le peintre demande la main de la jeune fille à son père. « Je ne veux point empêcher le bonheur de ma fille et le votre si vous voulez vous épouser, mais ma fille est pour le moment trop jeune », lui répond Théodore David. «Il convient d’attendre à plus tard. Cela nous donnera le temps de mieux nous connaître les uns et les autres.»3 Décu par cette réponse, Maurice tente de trouver une solution. Il propose à son amoureuse de partir avec lui à Chinon. Là-bas, ils pourront vivre pleinement leur amour. Henriette hésite mais choisit la voie de la sagesse en se rangeant à l’avis de son père. Dans une lettre émouvante rédigée le 21 février, Henriette lui explique son choix de mettre fin à la relation. A sa lecture, Maurice s’effondre. Son rêve s’écroule. Il pense alors mettre fin à ses jours mais Henriette parvient à l’en dissuader. Quelques jours plus tard, il prend une tout autre décision et donne rendez-vous à Henriette à Champdeniers le 22 mars vers 18h , sur la route de Cours. Là, elle lui confirme sa volonté de rompre. Alors, en toute discrétion, Maurice sort un pistolet de sa poche et lui tire une balle à bout portant dans la tête.

Une gêne permanente

Malgré la violence du tir, Henriette sort miraculeusement vivante de sa tentative de meurtre. Partie en courant pour échapper à son agresseur, elle trouve refuge chez une femme qui s’empresse de prévenir les secours. Blessée à la joue gauche, la victime souffre d’une plaie de 7 à 8 millimètres. La balle, longue de 15 millimètres, d’un diamètre de 8 millimètres, a traversé « les parties molles de la face et est venue se loger sous la peau de la région symétrique de la joue droite. »4 Le projectile est extrait le soir même par le médecin. Malgré tout, la guérison d’Henriette reste chaotique. Régulièrement, le docteur Giraud est appelé à son chevet pour des complications. Début mai, elle est victime d’un abcès du pharynx puis quatre jours plus tard d’une inflammation du palais. Le docteur précise que « des troubles analogues, d’intensité variable, peuvent fort se reproduire dans un laps de temps plus ou moins long. » Il ajoute dans son rapport que « la cicatrisation des trajets et des orifices des blessures occasionnées par le projectile sera complète » mais « il persistera chez mademoiselle David une gêne permanente due à l’ankylose partielle du maxillaire inférieur »5.

« J’avais absolument besoin de quelqu’un pour tenir mon magasin »

Arrêté sans opposition, Maurice est interrogé par le juge Auguste Gauvin qui l’interpelle sur les raisons de son geste. Pourquoi a-t-il tiré sur celle qu’il aimait alors qu’il lui suffisait d’attendre que la jeune femme atteigne un âge plus propice pour se marier. « Cela ne m’était pas facile étant dans le commerce, j’avais absolument besoin de quelqu’un pour tenir mon magasin, c’est pour cela que j’étais pressé de me marier »6 lui répond le prévenu. Le juge reste dubitatif et poursuit. « Il établit que ce que vous cherchiez avant tout, c’était une femme pour tenir votre maison. C’est pourquoi, presqu’aussitôt après votre arrivée à Champdeniers, vous aviez cherché à vous marier. » « Je n’ai pas cherché à me marier aussitôt après mon arrivée à Champdeniers car je ne connaissais personne. » Auguste Gauvin lui parle ensuite de Laurence Jouany. Pourquoi n’a-t-il pas poursuivi sa relation avec cette jeune fille ? « Il est vrai que j’ai demandé cette demoiselle en mariage […] Si je n’ai pas insisté c’est que je me suis rendu compte que d’après la situation de fortune de la jeune fille, je n’avais aucune chance d’être agréé. »

« Très poli et très convenable »

A son procès qui s’ouvre le 24 juin 1912, Maurice, accusé de tentative de meurtre, crie sa bonne foi et rejette l’idée de préméditation. Les témoins qui défilent à la barre louent sa gentillesse. « Je n’ai que du bien à dire de lui. Il était très poli et très convenable en tout »7 explique Eloïse Guérineau, sa logeuse. Elle ajoute. « Ils paraissaient très épris l’un de l’autre ». D’autres dépositions montrent au contraire un caractère plus volatile puisque l’accusé aurait tenté de se rapprocher d’une troisième jeune fille, Denise Parthenay. Quant à Henriette, sa déposition fait sensation. « J’en suis encore à me demander pourquoi il a agi ainsi […] Je ne désire qu’une seule chose, c’est de ne plus le revoir. »8 A l’issue du procès, le jeune homme est condamné à cinq ans de prison. Moins de deux mois plus tard, le 22 août 1912, Maurice Guillemet s’éteint. Fragilisé par sa détention, le jeune homme meurt à l’hospice de Tours, malgré le combat de ses parents qui ont tout tenté pour alerter le Parquet de sa fragilité génétique et des antécédents de cas de méningite tuberculeuse dans la famille. Le 9 juillet 1912, la justice notait pourtant à la fin de son recours en grâce « que la peine pourrait être commuée en celle d’une année d’emprisonnement. » Trop tard.

Les sources 

2 Recours en grâce n° 5249-5-1912 concernant Maurice Guillemet, 9 juillet 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales.

3 Déposition de Théodore David, 5 avril 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

4 Rapport du docteur, Giraud. 22 mars 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

5 Rapport du docteur Giraud au sujet des blessures d’Henriette David. 12 mai 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

6 Interrogatoire de Maurice Guillemet. 24 avril 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

7 Déposition d’Eloïse Guérineau, 5 avril 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

8 Déposition d’Henriette David, 19 avril 1912. Dossier de procédure. 2 U 387. Archives départementales

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Cet article a été publié le jeudi 4 juin 2020 à 8:50 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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