Même lorsque l’on pense avoir tout vu dans le domaine des crimes de sang, il reste encore des histoires criminelles qui surprennent de part leur scénario déroutant et inattendu. La preuve avec ce crime passionnel.

9 décembre 1891, minuit passé. A Parthenay, au 13 de la rue Delavault St-Jacques, l’heure est au recueillement. Dans un appartement de ce vieil immeuble situé dans le quartier historique et pauvre de la capitale de la Gâtine, Marie Ancelin, 43 ans, veille en silence le corps de sa belle-sœur, décédée depuis peu. Marie, blanchisseuse de profession, élève seul ses cinq enfants. Veuve de François-Auguste Ancelin, sa situation n’est pas aisée mais elle peut compter sur l’aide de sa fille aînée, Anna, 21 ans. La jeune journalière est assise à côté d’elle en cette nuit funèbre et tout près d’elle, son compagnon, Henri Gautreau, 23 ans, semble plongé dans ses pensées. Les deux amoureux ont prévu de se marier bientôt. En attendant, il faut veiller le corps de la défunte jusqu’au petit matin, sans fermer l’oeil de la nuit.

« Mariage peu avantageux »

Il fait encore nuit lorsqu’au petit matin, Marie Ancelin, accompagnée d’Auguste, son fils aîné de 19 ans, se rend à l’enterrement de sa belle-soeur. En leur absence c’est Anna qui doit préparer ses deux petits frères avant qu’ils n’aillent passer la journée chez l’oncle de la famille. Même s’ils ne vivent pas officiellement ensemble, Anna et Henry passent le plus clair de leur temps l’un avec l’autre. Le couple s’est même rapproché davantage il y a un mois lorsque Henry a quitté le domicile de ses parents qui refusaient de le voir épouser Anna. « Mariage peu avantageux »1 ont-ils dit. Malgré ce rapprochement, Henri ne vit pas bien le désaveux de ses parents. Sans leur assentiment, il devra attendre d’avoir 25 ans pour épouser la jeune fille et donc patienter deux ans. Impensable.

Alors ce matin, il supplie Anna, qui vient juste de déposer ses deux petits frères, de ne pas aller travailler, de rester avec lui. La jeune femme refuse, tout en sortant de l’appartement pour aller chercher son garde-genoux situé dans le corridor, à côté de l’escalier. Voyant Henri la suivre, Anna l’interpelle pour connaître ses intentions. « Je vais dans la cave, satisfaire un besoin »2 rétorque-t-il. A la cave ? Mais il n’y a rien à faire à la cave, s’inquiète Anna qui décide de se mettre au milieu de l’étroit corridor pour lui barrer la route. Henri continue d’avancer vers elle et en la bousculant légèrement parvient à ouvrir la porte de la cave pour s’y introduire. D’un geste brusque, il glisse sa main droite dans la poche de son veston, en ressort un objet qu’il dissimule aussitôt derrière son dos. La jeune femme tente de comprendre. Il est trop tard lorsqu’elle voit le pistolet braqué sur elle. Les deux détonations qui suivent la font hurler de terreur et une douleur à la tête la traverse instantanément. Aussi vite qu’elle le peut, elle s’enfuit à travers l’étroit corridor et part se réfugier chez Mme Pouillard, sa voisine au premier étage. « Il y en avait cinq, il n’en reste plus que trois pour moi »3 hurle Henri Gautreau quelques secondes plus tard depuis la cave.

Des amoureux miraculés

En revenant de l’enterrement de sa tante peu avant 9h, Auguste Ancelin trouve l’appartement vide.Il se rend aussitôt chez Mme Pouillard et découvre sa sœur paniquée, « la tête enveloppée avec du linge »4. En quelques secondes, elle lui explique la situation. Auguste dévale aussitôt les escaliers et se précipite à la cave. C’est là qu’il découvre le corps de Henri, « étendu sur le sol, baignant dans son sang » à côté d’un pistolet. Auguste court immédiatement prévenir les secours.

Lorsque les policiers débarquent sur les lieux du crime, ils constatent que Henri Gautreau, malgré de graves blessures à la tête, n’est pas mort. Il est transporté dans un premier temps au domicile de la famille Ancelin, où l’attend Anna, miraculée. Les deux balles tirés par son amant à moins d’un mètre ne l’ont pas blessée grièvement. La première lui a traversée la partie inférieure de l’oreille gauche, l’autre éraflée le cou. Pour Henry, la situation est très grave. Son pronostique vital est engagée. Le médecin, Ferdinand Chevallereau qui arrive à son chevet, est dans l’incapacité de le soigner. Le garçon vomit du sang. Il semble s’être tiré une balle dans la bouche. Les jours suivants, l’audition de plusieurs de témoins confirme l’amour passionné qu’éprouvait Henry à l’égard d’Anna. Plusieurs petits billets rédigés de sa main sont d’ailleurs découverts quelques heures après le crime sur la cheminée des Ancelin. Il explique son geste, son désespoir et son chagrin de ne pouvoir épouser celle qu’il aime. L’instruction démontre qu’il avait d’ailleurs confié à plusieurs personnes qu’il mettrait fin à ses jours si ses projets de mariage avec l’élue de son coeur tombait à l’eau. Personne en revanche n’avait imaginé qu’il pourrait la tuer.

La liberté ou le bagne

Après quelques jours de convalescence à l’hôpital (ses parents ayant refusé de l’accueillir chez eux), Henri Gautreau est tiré d’affaire. C’est un miraculé. La balle qu’il s’est tirée dans la bouche a percuté le palais s’est installé définitivement dans le cou « après avoir contourné la première vertèbre cervicale »5 Il est interrogé par le juge d’instruction Prospère Fougère. Dans un premier temps, le jeune homme explique que son intention était de faire peur à Anna, mais il finit par reconnaître les faits. « Oui, j’ai bien visé la fille Ancelin. J’avais depuis quinze jours environ l’idée de la tuer et en tirant sur elle, je voulais lui donner la mort. […] » Le garçon confie avoir acheté un revolver chez un armurier parthenaisien la veille du crime. Il ajoute «  Si j’ai agi ainsi c’est parce que je voyais cette fille m’abandonner ; j’ai eu en effet très souvent des relations intimes avec la fille Ancelin, elle m’avait promis mariage, de mon côté je lui avais promis ma foi. » 6 Le magistrat insiste. Mais pourquoi cette tentative d’assassinat alors que la jeune fille ne voulait pas rompre ? « Elle avait reçu une lettre d’un militaire, Octave Gabard ; d’un autre côté, elle parlait à beaucoup de jeunes gens. Un jour qu’elle devait être marraine et moi parrain d’un enfant, elle n’a pas assisté à la cérémonie et elle est allée en journée. Tout cela a mis à bout ma patience […] » Anna de son côté change de version. Dans une première déposition datée du 9 décembre, elle confesse au policier avoir « fait l’amour » avec Henry mais revient sur ses propos le 16 décembre devant le juge d’instruction Fougère. « Je n’ai jamais eu de relations intimes avec Gautreau et lorsqu’il le dit dans ses billets, il ment. Il est inutile de dire que j’ai éprouvé pendant longtemps, sinon de l’amitié, tout au moins une vive sympathie pour ce jeune homme puisque j’avais accepté ses propositions de mariage. A l’heure actuelle, toutes ces sympathies sont passées et s’il venait à me proposer le mariage je le refuserais. » 7

Le 9 mars 1892, Henry Gautreau doit répondre de tentative d’assassinat devant ses juges, la préméditation ayant été retenue. Il risque le bagne à vie. Les jurés ont-ils été touchés par ce crime passionnel dont l’origine est ce mariage impossible ? Toujours est-il que l’amoureux transi est finalement déclaré non coupable. C’est donc libre qu’il est ressorti du tribunal. Libre mais célibataire. Treize ans plus tard, le 18 décembre 1905, Anna épouse un autre homme à Parthenay, un certain Pierre Morisset.

Les sources

1 « Mémorial des Deux-Sèvres », 10 mars 1892. Dossier de procédure. Archives départementales.

2 Déposition d’Anna Ancelin, 9 décembre 1891. Dossier de procédure. Archives départementales.

3 Déposition d’Anna Ancelin. 9 décembre 1891. Dossier de procédure. Archives départementales.

4 Déposition d’Auguste Ancelin, 10 décembre 1891. Dossier de procédure. Archives départementales.

5 Rapport de Ferdinand Chevallereau. 15 janvier 1892. Dossier de procédure. Archives départementales.

6 Interrogatoire de Henri Gautreau, 12 février 1892. Dossier de procédure. Archives départementales.

7 Déposition d’Anna Ancelin. 16 décembre 1891. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le vendredi 3 avril 2020 à 9:40 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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