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Nov

Le drame de l’Eldorado (Niort, 1905)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Ressortir des rayonnages de vieux dossiers de procédure, c’est redonner vie à des hommes et des femmes que le temps et les mémoires ont oublié. A la lecture des archives judiciaires, l’historien prend alors conscience que les individus qui hantent ces centaines de procès verbaux jaunis par le temps ont parfois traversé des épreuves et connu des destins extraordinaires. Toussaint Thomas et Armandine Fer sont de ceux-là. A la fois victimes et bourreaux, ils sont surtout le reflet d’une époque et d’un temps qui vont finir par les rattraper.  

Dimanche 1er octobre 1905. 20 h 30. Un jeune homme coiffé d’un chapeau mou aux bords rabattus fait son entrée dans l’Eldorado, un cabaret à la mode situé au 14 de la rue du petit banc à Niort. Très discret, l’individu s’installe et regarde les chanteuses en tenues légères dérouler leur numéro sur scène. Une heure plus tard, le spectacle bat son plein. L’ambiance est festive et l’alcool coule à flots. Sur scène, la chanteuse « Rose de Noël » fait son entrée au moment où l’homme au chapeau disparait dans une loge de la galerie, au premier étage. « Dès que Mme Rose de Noël qui est en scène aura terminé, priez-la donc de venir me trouver ici »1  demande-t-il au membre du personnel qui l’accompagne. « J’ai une commission à lui faire de la part de ses parents » précise l’individu. Sur scène, « Rose de Noël » achève sa prestation. Derrière le rideau, l’employé patiente pour lui transmettre le message. Lorsqu’elle en prend connaissance, la jeune femme semble surprise. Qui peut bien vouloir lui transmettre une commission de ses parents ? Elle pense à ses cinq frères et ses sœurs restés à Paris. En avançant dans les coulisses, elle s’aperçoit que l’homme qui l’attend n’est autre que Toussaint Thomas. Aussitôt elle blêmit et fait demi-tour, mais l’individu la rattrape et tente de la rassurer en lui remettant une lettre. Il lui propose aussi de boire un verre dans sa chambre du deuxième étage, mais la chanteuse refuse catégoriquement. « C’est fini »2 lui annonce-t-elle sans ménagement, avant de retourner sur scène. Le garçon, tout penaud, reste dans la loge avec plusieurs artistes du cabaret dont Magda, une chanteuse de l’établissement. Comme il la connaît plutôt bien, il lui demande de jouer les intermédiaires afin de récupérer la lettre qu’il vient de donner à « Rose de Noël« . Quelques minutes plus tard, Magda revient avec une réponse négative. Ses prestations de chanteuse achevées, « Rose de Noël » passe dans la salle pour la quête puis regagne les loges où Toussaint Thomas l’attend toujours. Le dialogue de sourd reprend. Les artistes qui passent près d’eux à ce moment-là ressentent une tension très forte. Ils n’imaginent pas le drame qui va se jouer. Soudain, le jeune homme bondit de sa chaise en sortant un revolver de sa poche, allonge le bras dans la direction de « Rose de Noël » et fait feu. La femme a juste le temps de mettre la main devant son visage pour tenter de parer le coup de feu qui la foudroie instantanément.

Une rencontre au café du Centre à Saint-Maixent 

Six mois plus tôt, rien ne laisse présager un tel drame. Toussaint Thomas, né le 16 avril 1876 à Labrousse en Charente-Inférieure, est un jeune homme établi. Son père, instituteur, lui a donné une bonne éducation et malgré son échec au baccalauréat et ses renvois de plusieurs établissements scolaires de Vendée, le garçon a fait une entrée remarquée dans l’armée. D’abord en s’engageant pour 4 ans dans la 4e tirailleur à Sousse en Tunisie le 4 janvier 1897, puis en décrochant le concours de l’école de Saint-Maixent où il débarque le 13 avril 1904. Dix mois plus tard, il est affecté au 114e de ligne à Saint-Maixent comme sous-lieutenant. Il s’installe au n°4 de la rue du Puits Varaize pour 35 francs par mois et fréquente le café concert du Centre, un endroit très en vogue, où les clients écoutent des orchestres et des chanteuses dans une atmosphère enfumée. Dans l’établissement géré par M. Piron, Thomas savoure les spectacles des artistes sur scène en buvant de l’absinthe. C’est là, en avril 1905, que le militaire tombe littéralement sous le charme de « Rose de Noël », une des chanteuses du cabaret. Quelques jours plus tard, l’officier marche fièrement dans les rues de la ville, une belle femme de 20 ans accrochée à son bras. Après une cour assidue, le militaire est parvenu à séduire Armandine Fer, celle qui se fait appeler « Rose de Noël » quand elle monte sur scène le soir. La chanteuse s’installe chez lui.

La mort rode autour de la petite Armandine Fer

 

  Alors qu’il flotte sur son petit nuage, Toussaint Thomas ignore que cette relation va le plonger dans le plus grand des malheurs ; car du passé tourmenté de sa maîtresse, il ne sait pas grand chose. Fille d’un employé à la Compagnie du gaz à Paris, Armandine Fer, née au 143 de la Goutte d’Or à Aubervilliers, est la dernière d’une famille de six enfants. Quinze jours après sa naissance, elle perd sa mère « d’une fièvre de lait »3. Elle est finalement élevée par Albertine, son aînée de 11 ans, la nouvelle compagne de son père ne voulant pas s’occuper d’elle. Après quatre ans de ménage, son père se sépare de cette seconde femme et Armandine part à l’école des Soeurs à Saint-Denis. A 14 ans, elle s’installe chez son frère aîné, Eugène-Maximilien, mécanicien aux chemins de fer de Paris. Elle y reste jusqu’à ses 16 ans, avant qu’un terrible accident de travail ne rende son frère débile profond. Elle part et se gage dans un commerce à Vincennes mais elle tombe gravement malade et doit se faire hospitaliser à Vincennes. Une fois guérie, elle enchaîne les petits métiers peu valorisés et épuisants, d’abord dans une ferme à Ormesson, puis chez un marchand de vin de Saint-Denis. A 17 ans, elle devient domestique chez un boucher, au 9 de la rue Lamartine à Paris, mais sa santé fragile la rattrape de nouveau. Victime de surmenage, elle tombe gravement malade et reste plusieurs jours entre la vie et la mort en mars 1901. Sortie d’affaire mais très affaiblie, elle se repose chez les religieuses à partir du mois d’août puis retourne quelques semaines plus tard chez sa grande sœur qui lui fait la morale. « Tu vois que tu n’es pas assez forte pour aller en place. Cette fois j’exige que tu vives avec nous jusqu’à ce tu aies trouvé un métier moins fatigant »4 Quelque temps plus tard, Armandine, fatiguée de ne pouvoir rien faire, finit par craquer. « C’est honteux » hurle-t-elle à sa soeur.  « Il n’y a que moi dans la famille qui ne travaille pas. Je ne puis vivre indéfiniment à vos crochets. Il faut que je m’occupe ; si ne trouve rien, je me tuerai. » Et puis, un beau jour de septembre 1903, la jeune femme disparaît définitivement sans laisser de trace. Elle erre alors de ville en ville, au gré des petits métiers qu’elle trouve, puis atterrit à Saumur, où elle devient, selon la presse local, une « chanteuse excessivement légère »5 Les hommes sont à ses pieds. Malheureusement celui qu’elle choisit l’abandonne. Affectée comme jamais, enceinte de plusieurs mois, elle tente de mettre fin à ses jours en avalant du poison. La tentative est un échec mais la mort vient une nouvelle fois de la frôler. Elle se retrouve toute seule pour élever le fils qu’elle porte en elle. Déterminée à lui offrir un bel avenir, elle prend son rôle de mère très à coeur mais le malheur la rattrape encore. L’enfant, aveugle, meurt peu de temps après son premier anniversaire. Son chagrin est immense. Armandine replonge dans le monde de la nuit. Elle enchaîne les contrats de quelques semaines dans les cafés-concerts à Saumur, Angers et enfin à Saint-Maixent le 1er avril 1905. Pour 80 francs par mois, elle reprend son nom de scène, « Rose de Noël« .

Un amour passionné et intéressé

Lorsque Toussaint Thomas tombe fou amoureux d’elle, Armandine est une femme à la dérive. Le couple vit de bons moment, mais une fois sur scène, la jeune fille se laisse séduire par des admirateurs. Elle accepte leurs présents et parfois plus encore. Toussaint Thomas devient fou de jalousie. Un soir, il explose de colère dans les coulisses du cabaret après qu’ Armandine eut accepté un bouquet de fleurs d’un de ses courtisans. Le couple se sépare. Elle part à La Rochelle, lui reste à Saint-Maixent avec un chagrin aussi gros que sa colère. Il profite d’une permission de dix jours pour aller la retrouver. L’histoire d’amour reprend et les querelles aussi. Armandine s’exile à Niort où elle décroche un contrat à l’Eldorado. Leur histoire d’amour s’étiole. Thomas s’abandonne dans les bras d’une autre femme l’espace d’une nuit tandis qu’ Armandine file le parfait amour avec Léon Boiron, un autre militaire. Comme si le sort les liait à jamais, les deux amants se retrouvent mais se séparent encore. La jeune femme trouve du travail à Cholet. Lorsqu’elle se présente à la gare de Saint-Maixent quelques jours plus tard, Toussaint est là pour l’accueillir. A peine a-t-elle posé le pied sur le quai, qu’une terrible dispute éclate au milieu des voyageurs. Les paroles fusent toutes plus blessantes les unes que les autres. Au comble de l’hystérie, Thomas assène à sa maitresse un terrible coup de canne. Armandine s’écroule devant des passants médusés.

A Saint-Maixent, l’agression fait grand bruit. Pour l’armée, c’est un scandale ! Le sous-lieutement est mis à pied pour quinze jours mais cette punition ne calme pas ses ardeurs, bien au contraire. Il multiplie les actions pour se faire pardonner en lui envoyant des lettres par dizaines. Lorsqu’elle en prend connaissance, la jeune femme prend peur. Les propos oscillent entre déclaration passionnée et menaces à peine contenues. Terrorisée, Armandine apporte les lettres à la police mais le commissaire ne peut agir. Elle décide tout de même de porter plainte. Les jours passent et la chanteuse vit dans la terreur, se sentant menacée par une présence qu’elle croit deviner à chaque instant autour d’elle. Par sécurité, elle part s’installer à Niort et le 24 septembre elle décroche un nouveau contrat à l’Eldorado. Le 30 septembre, elle rédige une lettre de rupture définitive qu’un cocher remet à Toussaint. Lorsqu’il en prend connaissance, le militaire est terrassé par la douleur immense. Le lendemain, le 1er octobre, le sous-officier se fait raser entièrement pour ne pas être reconnu et lorsqu’il se présente devant le cabaret, les employés chargés de surveiller l’entrée, ne le reconnaisse pas.

Un vicaire au cabaret

Lorsque le coup de feu retentit dans le cabaret, les clients prennent peur, beaucoup s’enfuient mais quelques-uns s’empressent de prévenir la police. « N’avancez pas !  Je tue le premier qui s’approche » hurle Toussaint Thomas en voyant le personnel et quelques clients accourir dans les escaliers. Les yeux hagards et l’arme tendue dans leur direction, le militaire décourage un à un tous ceux qui osent s’approcher de lui ; sauf l’agent de police Julien Fournier. Présent dans le cabaret au moment du drame, le brigadier a tout de suite compris qu’un coup de feu venait d’être tiré au premier étage. N’écoutant que son courage, il s’est précipité dans l’escalier. Il n’est plus qu’à quelques mètres de l’agresseur. Seul le corps d’ Armandine baignant dans une mare de sang le sépare de l’assassin. Soudain, Thomas aperçoit le capitaine de gendarmerie Pailloux tenter une approche par l’escalier. « Je vous tuerai comme les autres, quoi que vous soyez capitaine ! Je n’écouterai qu’un prêtre si on veut aller m’en chercher un. » Cette faille dans les velléités de l’agresseur est aussitôt saisie. Un homme est chargé de ramener le second vicaire de l’église Notre Dame. Thomas accepte aussi que l’on porte secours à Armandine. Elle est transportée dans une chambre au deuxième étage. Commence alors une phase difficile de négociation menées par le capitaine de gendarmerie qui tente de calmer le sous-lieutenant dans un état de surexcitation totale, alternant les phases agressives envers les témoins et d’autres où il menace de se suicider. Enfin, le vicaire Jacques Dezanneau arrive à l’Eldorado. « Il peut entrer, je ne lui ferai pas de mal »6 annonce Thomas. Seulement lorsque le religieux arrive à deux ou trois mètres de lui, l’agresseur braque l’arme dans sa direction. « Je ne vous laisserai pas avancer si vous ne me donnez pas votre parole d’honneur de ne pas me désarmer. » Jacques Dezanneau promet et s’avance tout près de lui. Un dialogue s’engage pendant que le policier Fournier, le capitaine Pailloux et le substitut, arrivé sur les lieux, multiplient les approches provoquant des excès de colères de Thomas. Pour apaiser les tensions, le vicaire demande au substitut de rester seul avec le militaire. Les deux hommes montent au deuxième étage et pénètre dans la chambre où repose le corps d’Armandine. Le religieux referme la porte à clé derrière lui. En guise de réponse, Thomas pose son revolver sur la table en faisant promettre à son interlocuteur qu’il ne tentera pas de lui dérober. Là encore, Dezanneau promet. L’officier se rapproche de son ancienne maîtresse et lui parle tendrement tout en l’embrassant. Profitant de ce moment d’apaisement, le vicaire renoue le dialogue avec l’agresseur. Il lui parle de ses parents, de sa mère surtout. Thomas s’effondre et explique les circonstances du drame. « J’ai voulu me faire rendre mes lettres et ma maîtresse me les a refusé disant qu’elle les avait donné au colonel […] Je vais jeter le déshonneur sur mon régiment». Le vicaire de 29 ans l’écoute, le rassure puis lui conseille de se rendre. A bout de force, Thomas accepte, embrasse une dernière fois Armandine et rend son arme au capitaine de gendarmerie qui patientait derrière la porte. Les trois hommes restent dans la chambre encore un long moment pour habiller la défunte, Thomas écrivant de son côté une lettre à son rival. Il est aussitôt mis en état d’arrestation. Le lendemain matin à 8h30, alors que Jacques Dezanneau se rend à la Loge-Fougereuse en Vendée prévenir les parents Thomas comme il l‘avait promis au sous-lieutenant, la victime est autopsiée. Dans son rapport, le légiste conclut « que la mort d’Armandine Fer a été causée par un coup de feu dans la région temporale droite, qu’elle a dû être instantanée par suite des lésions au cerveau, qu’au moment où elle a été tuée, Armandine était environ à 0,50 centimètres au moins du meurtrier. »7 Le mardi 3 octobre, Armandine Fer est enterrée au cimetière des sablières à Niort. Les Niortais sont venus en nombre rendre hommage à cette jeune fille au destin tragique. Si la foule est si nombreuse, c’est surtout en raison de la place importante prise par l’affaire dans les journaux. Des journalistes parisiens sont même parvenus à prendre une photo de la victime décédée dans les locaux de L’Eldorado et à la diffuser dans leur colonne.

Une instruction de grande ampleur

L’instruction qui s’ouvre avec la crime donne lieu à une enquête d’une immense ampleur. Plusieurs juges d’instruction sont mobilisés dans toute la France pour retracer le parcours de l’accusé. Le capitaine Joseph Cesbron, ancien supérieur du sergent Thomas au 31e régiment d’infanterie est entendu par le magistrat instructeur d’Epinal le 3 novembre 1905. « J’ai eu Thomas pendant quelques années, je n’ai eu qu’à me louer de ses services au point de vue militaire. C’était un sous-officier sérieux, ayant de l’entrain, aimant beaucoup son métier, d’un moral élevé et ferme dans ses principes et d’une franchise absolue mais d’un caractère entier, vif et parfois un peu violent à l’égard de ses subordonnés, extrêmement susceptible à l’égard de ses camarades. Ces défauts de son caractère avaient paru surtout à la suite des échecs qu’il subit plusieurs années aux examens d’admission à l’école militaire de Saint-Maixent, ce qui l’avait beaucoup aigri. »8 Certains supérieurs et subordonnés insistent sur son « bon coeur », pendant que d’autres décrivent d’un militaire « orgueilleux », « bizarre », « brutal ». « Il tutoyait tous les hommes en leur disant des gros mots : couilles, imbécile »précise le caporal Alfred Métayer. Plusieurs témoins rapportent l’avoir vu frapper Armandine Fer, notamment un soir à l’Eldorado où il lui écrasa son poing sur le visage. L’examen de son abondante correspondance à « Rose de Noël » confirme le caractère dangereux du personnage. « La première fois que tu me mentiras, que tu me tromperas […] je te fous par la fenêtre et je saute dans la cour avec toi. C’est une manière comme une autre de ne plus nous quitter » lui écrit-il un jour. Dans une autre missive, il la menace encore. « Prends garde. Tu connais mon caractère violent » « Je ne veux même plus tolérer que tu sois à ton Boiron du diable. » Au cours de l’instruction, Thomas, interrogé à de très nombreuses reprises, rejette toute idée de préméditation. « Je ne m’attendais pas à la trouver-là » explique-t-il au juge d’instruction Louis Marchesseau. « Mon but en venant à l’Eldorado était seulement d’obtenir des renseignements pour savoir où était Rose. Je n’avais pas vu de lumière à sa fenêtre. » 10 Le lendemain, il ajoute. « Je priais Magda de demander à Rose ma dernière lettre, celle que je venais de lui remettre. Magda vint en me disant que Rose avait répondu que nous ‘‘commencions à la faire ch…’’ et avait ajouter le mot de Cambronne. J’étais surexcité et le sang commençait à me monter à la tête. Une envie folle de la broyer dans mes doigts me prit […] J’étais affolé, à l’idée que cette femme, continue la vie de débauche à laquelle tous mes efforts avaient cherché à l’arracher. […] La réponse grossière qu’elle me fit me mit hors de moi. Quelques minutes plus tard, comme une artiste quêtait, je voulus chercher de la monnaie dans mon porte-monnaie […] En voulant le prendre, je sentis mon revolver et l’idée me vint de me servir de cette arme contre elle et de la retourner ensuite contre moi.»11

« Rose de Noël » et Magda étaient-elles très proches ?

En interrogeant l’entourage d’Armandine, les enquêteurs récoltent des informations contradictoires à son sujet. « Ma sœur était très douce et très charmante se faisant aimer de tout le monde »12 confesse Albertine. « Elle avait bon coeur, c’était une bonne camarade »13 explique Victorine Beugnet, 21 ans, chanteuse à Saint-Maixent, installée depuis à Limoges. « Rose de Noël avait plusieurs amants  notamment le sous-lieutenant Thomas de Saint-Maixent et un brigadier des hussards de Niort, dont je ne connais pas le nom » précise la chanteuse. «Ce dernier était généreux pour elle et il était gentil. Il a couché quatre ou cinq fois avec elle pendant que je suis restée en sa compagnie. » Julien Fournier, le brigadier de police, présent dans la salle le soir du crime explique au juge ce que « Rose de Noël » lui a confié trois jours avant son meurtre. « Elle m’expliqua qu’elle avait eu comme amant un officier de Saint-Maixent, qu’elle l’avait abandonné, parce que celui-ci n’avait pas d’argent et qu’il la menaçait de la tuer. »14 Amélie Besnard, une collègue d’ Armandine apporte une version différente du crime. « Magda avait des mœurs contre nature et avait eu des relations avec Rose, elle en a eu du dépit, et elle a pu contribuer à pousser Thomas contre Rose »15 Quant à Léon Boiron, le rival de Thomas, il confie avoir eu des relations intimes avec Armandine. Il ajoute que sa maîtresse ne lui a jamais parlé de Thomas, mais que la veille du crime, l’officier est venu lui dire qu’il couchait avec Rose. « Il voulait reprendre des lettres et des photographies. Je lui ai répondu que je ne savais pas si elle avait des choses à lui »16 explique le soldat au 7e régiment de hussards

Un procès et une ferveur extraordinaires 

Le mercredi 20 décembre 1905, moins de trois mois après le crime, s’ouvre le procès de Toussaint Thomas. Le journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres écrit : « Les tribunes réservées aux dames sont littéralement bondées comme au jour des grands procès. Dans l’enceinte réservée aux hommes de robe, même affluence ; et à la table de la presse, de nombreux correspondants de journaux ont étalé leurs petits papiers prêts à prendre des notes. »17 Lorsque l’accusé fait son entrée dans le tribunal, le public découvre un homme de petite taille avec une barbe blonde en pointe et une longue moustache qui cache quelque peu ses lèvres. L’abattement se lit sur son visage. L’acte d’accusation est lu, puis le président évoque le parcours scolaire chaotique de Thomas, notamment ses renvois successifs des établissements scolaires de La Roche-sur-Yon, Fontenay-le-Comte et Luçon. « Un caractère rebelle et violent » explique-t-il aux jurés. Engagé dans l’armée en 1897, il intègre l’école de Joinville en juillet 1899. Le président poursuit. « Vos notes dans ce régiment disent : ’’bon soldat’’, mais vous frappez un homme d’un coup de poing à la face. » L’accusé se défend. « Oui parce que cet homme singeait mes gestes et mes commandements. » Le président met en lumière l’ambiguïté du prévenu, à la fois sérieux et ardent travailleur mais aussi violent, susceptible et orgueilleux. « En somme : mauvaise tête, très difficile, mais au demeurant pas mauvais coeur et prêt à rendre service» résume le magistrat. « Je souffre d’excès de fièvre qui expliquent ces inégalités de caractère » coupe l’accusé. « C’est la première fois que nous apprenons cette raison » lui rétorque le président. Il poursuit. « Officier, vous êtes dur, mais vous êtes aimé de vos hommes. Votre côté faible est en somme, avant tout, votre caractère. N’avez-vous pas eu une scène avec le lieutenant Guerre ? » « Ce lieutenant était président de notre mess. Il m’a dit des observations brutales comme à un enfant, parce que j’arrivais en retard. Il m’a dit qu’il me casserait comme d’autres. J’ai répondu qu’il n’y réussirait pas et que, s’il fallait, je le provoquerais en duel et le tuerais comme un chien enragé. » Dans la salle, le public est abasourdi par l’aplomp de l’accusé.

« Le malheur plane sur nous ! »

Si sûr de lui dans ses réponses, Toussaint Thomas n’en perd pas moins ses moyens à l’évocation de sa rencontre avec Armandine Fer. Le journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres note. « L’accusé, en proie à une émotion violente ,répond inintelligiblement » « Vous l’aimiez beaucoup ? » reprend le président « Passionnément ! » répond Thomas. « Elle vous a pourtant fait beaucoup d’infidélité cependant. Vous étiez jaloux avec la nature que nous vous connaissons. » « Je ne les ai connues, ces infidélités, qu’à Cholet […] Rose m’a avoué ses relations avec le hussard Boiron. » Puis arrive la question de la préméditation. Dans les têtes de tous les acteurs du procès une question revient de façon lancinante Pourquoi Thomas est-il venu avec une arme à l’Eldorado si ce n’est pour tuer sa maitresse ? « Parce qu’un individu, garçon au café François, m’avait menacé disant qu’il viendrait […] pour me faire mon affaire. » Le président lit alors quelques-unes des dernières lettres  écrites par l’amant éconduit à Armandine. « Tâche de te tenir, car je ne tolérerai pas un autre amant que Boiron. Prend garde, Rose ! Le malheur plane sur nous. La première fois que tu me tromperas , je te f… par la fenêtre […]. Tu es prévenu. » Dans une lettre du 29 septembre, il se fait plus menaçant encore. « Quand je serai à Niort […], je te veux à moi. Cache ta charogne de hussard. Je suis fou furieux. Ma position je m’en f… ; mes parents je m’en moque De toi, de Boiron, de moi-même, je te ferai une bouillie. »Dans son box, Thomas tente de se défendre en voyant la moue réprobatrice du président. « Mes paroles ont dépassé mes pensées. » Le magistrat poursuit sur sa visite chez le coiffeur juste avant de passer à l’acte. « Pourquoi ? » « Pour ne pas être reconnu à l’Eldorado où l’on me redoutait. » « N’est-ce pas plutôt pour surprendre plus facilement Rose qui voulait vous éviter ? » « Non , car j’aurais pu me rendre plus méconnaissable pour ma maîtresse en mettant par exemple un lorgnon et en prenant des vêtements qu’elle ne m’aurait jamais connu. » « Aviez-vous pensé à ce que vous feriez si Rose était au café ? » « Non » « C’est extraordinaire ! » s’emporte le président. « Je ne pensais pas la rencontrer » se défend Thomas. » « Que s’est-il passé ? » demande alors le magistrat. « Je lui ai réclamé mes lettres. Rose m’a dit qu’elle les avait envoyées à Saint-Maixent. Je ne la crus pas […]. J’étais surexcité. A un moment donné, en mettant ma main à ma poche afin de prendre quelques pièces de monnaie pour la quête, j’ai senti mon revolver et j’ai eu l’idée de tuer Rose et de me suicider ensuite. » Il ajoute que s’il ne s’est pas suicidé c’est parce qu’il a pensé à sa mère. S’ensuit, à partir de 16h30, le long défilé de la quarantaine de témoins dont le hussard Léon Baron qui confirme avoir eu des relations avec Armandine Armandine. « Combien avez-vous dépensé avec elle ? » lui demande le président. « Tout compris, 800 francs » « Pourquoi êtes-vous parti, vous trouvant à l’Eldorado, quelques instants après le meurtre de votre maîtresse ? » « Ce n’était pas seulement la mienne » rétorque l’amant, sans affect.

Retour en Afrique 

L’avocat de la partie civile défendant les intérêts de la sœur de la victime et le procureur dans son réquisitoire demandent aux jurés de prononcer une condamnation sévère, sans toutefois s’opposer aux circonstances atténuantes. » Entre alors en scène Me Léon de Lacoste, l’avocat de la défense. Pendant deux heures et demie, le défenseur livre une prestation que le journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres qualifie de « brillante » en évoquant le bon et loyal soldat qu’il fut avant « d’être détourné du droit chemin par cette fille […] qui n’était que le produit normal d’un milieu ou la corruption et le vice sont la règle. » Il demande l’acquittement de son client. Après trente minutes de délibération, les jurés déclarent l’accusé coupable de meurtre mais sans préméditation. Ils lui accordent le bénéfice des circonstances atténuantes. La cour se retire à son tour et prononce, à son retour, une peine de sept ans de prison. Exclu de l’armée le 21 décembre 1905, Thomas est incarcéré à la prison militaire de Nantes avant d’être « réintégré dans son grade, pour la durée de la guerre »,18 le 27 septembre 1914. Envoyé au Maroc comme lieutenant dans le 2e régiment de tirailleur, il meurt « tué à l’ennemi » le 29 juin 1916 dans le secteur de Sof. Moulay Bouhafa. 

 

 

LES SOURCES

1 L’indépendant de Saint-Maixent ; journal républicain des deux cantons de Saint-Maixent, 7 octobre 1905. Archives départementales des Deux-Sèvres

2 Interrogatoire de Toussaint Thomas, 13 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U376

3 Expression  de Albertine Fer. 13 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U376

4 Témoignage de Mme Théron, la sœur d’Armandine Fer. L’indépendant de Saint-Maixent ; journal républicain des deux cantons de Saint-Maixent, 7 octobre 1905. Archives départementales des Deux-Sèvres

5 L’indépendant de Saint-Maixent ; journal républicain des deux cantons de Saint-Maixent, 7 octobre 1905. Archives départementales des Deux-Sèvres.

Déposition de Jacques Dezanneu, 9 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.  2U376

7 Rapport du médecin légiste. 2 octobre 1905. Dossier de procédure.  Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U376

8 Déposition de Joseph Cesbron, 3 novembre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.  2U376

9 Déposition d’Alfred Métayer, 7 novembre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U376

10 Interrogatoire de Thomas Toussaint, 13 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U376

11 Interrogatoire de Thomas Toussaint, 13 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

12Déposition de Albertine Fer, 18 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

13 Déposition de Victorine Beugnet, 21 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

14 Déposition de Julien Fournier, 18 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

15 Déposition d’Amélie Besnard, 25 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

16 Déposition de Léon Boiron, 28 octobre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

17 Mémorial des Deux-Sèvres, 21 décembre 1905. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

18 Fiche matricule du soldat Thomas Toussaint René. Archives départementales de Vendée. Disponible sur : https://etatcivil-archives.vendee.fr/ark:/22574/s005df7f9a4977f8/5df7f9a4bc0f2

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Cet article a été publié le vendredi 13 novembre 2020 à 11:08 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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