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Juin

Le drame du Bois Verdon (Tillé, 1913)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

« Le Drame du Bois Verdon » est l’une des affaires judiciaires les plus marquantes du XXe siècle en Deux-Sèvres. La personnalité de l’accusé et le verdict y sont pour beaucoup.

Samedi 18 octobre 1913, 17 heures. Marie Phélippon ouvre la porte de son domicile avec un grand sourire. Son frère, Clément Phélippon, sa femme Suzanne Michelin et leur fils de 7 ans Robert, s’engouffrent dans sa belle demeure. Comme toutes les semaines, Marie aime recevoir ses invités, un couple uni, riche et bien sous tout rapport. Pourtant, le mariage des Phélippon bat de l’aile. Clément, industriel saumurois, n’aime plus sa femme. Délaissée, Suzanne, issue de la bourgeoisie thoursaise, s’est consolée dans les bras de Jean Pasneuil, le maître de chais du domaine de son mari. En guise de réponse, Clément a renvoyé l’employé et exclu sa femme de son testament.

Mais à 22 ans, Suzanne espérait autre chose de la vie. Elle s’est donc trouvé un nouvel amant, un lieutenant. Avec la complicité de sa servante, Henriette Renaudin, 21 ans, Suzanne correspond depuis des mois avec son beau militaire. La domestique est même devenue sa confidente. Mais le 12 octobre 1913, l’épouse tombe de haut. En ouvrant la porte d’une pièce de sa maison, elle surprend son mari dans les bras de Henriette.

C’est dans ce climat tendu que Marie accueille la famille Phelippon. A peine arrivé, Clément entreprend d’aller chasser quelques grives. Il invite sa femme à l’accompagner. Elle pourra ramasser des champignons si elle le désire. Il fait presque noir lorsque les époux s’engouffrent dans les bois de Tillé. Ils reviennent quelques minutes plus tard avec trois malheureux champignons au fond du panier. Le lendemain matin, Suzanne et Clément sont de nouveau dans la forêt. Cette fois, ils sont accompagnés de Mme Ragot, une voisine qui connaît les meilleurs coins. A 10 h, les paniers pleins, Clément et Suzanne la raccompagnent à son domicile avant de se rendre dans le Bois Verdon poursuivre leur cueillette.

Une petite pouce de la grosseur d’une ficelle

Une demi-heure plus tard, des cris font sursauter Mme Ragot. Elle jette un œil par la fenêtre et reconnait Clément Phélippon, pris de panique. « Au secours ! Au secours, je viens de tuer ma femme[1] d’un coup de fusil» hurle l’homme, l’air effaré.

Sur les lieux du drame, le notable tente de se justifier. « Le coup est parti accidentellement ![2] J’ai voulu déplacer avec le canon de mon fusil une ronce qui barrait le passage.[3] » Il indique aux enquêteurs arrivés sur les lieux du drame, une petite pouce de la grosseur d’une ficelle qui se serait prise entre le chien et la batterie du fusil. Lorsque le chasseur s’est mis en mouvement, cette ronce aurait actionnée la détente, provoquant le tir sur sa femme qui marchait, selon lui, à moins de deux mètres devant. La malheureuse est décédée sur le coup, la colonne vertébrale fracturée et le poumon perforé.

Pour de multiples raisons, la justice ne croit pas à cette version. L’expert armurier constate notamment que l’arme du crime a été démontée et que les crans d’arrêt du chien ont été limés dans le but de rendre la détente plus fragile. Pour autant, une ronce de la grosseur d’une ficelle n’a pu déclencher le chien de la carabine. Il ajoute que les cartouches, contenant 36,50 grammes de plomb et cinq grammes de poudre noire, étaient plus adaptées à la chasse du canard qu’à celle de la grive. Mais le plus troublant est ailleurs. Pourquoi Clément Phélippon a-t-il apporté une arme de son domicile alors que, chez sa sœur, il en possède une tout à fait indiquée pour traquer le petit gibier ?

Un crime ou un accident

Le 23 mars 1914, le procès de Clément Phélippon s’ouvre à Niort. « Le drame du bois Verdon » passionne les Deux-Sévriens qui sont venus en nombre. Les deux jours de débat mettent en lumière les problèmes du couple et la fragilité de la thèse de Clément Phélippon. « La mort de Suzanne Phélippon provient-elle d’un crime ou d’un accident ? » lance M. Jacquelin, l’avocat général au cours de son réquisitoire. « Je dis : c’est un crime, car le fusil avait été soigneusement préparé, le ressort de la gâchette limé pour que la détente fût plus douce. Le plomb de la cartouche était trop gros pour la chasse à la grive. […] Le récit de Phélippon est invraisemblable ! [4]»  Me Chevrier, l’avocat de la défense mène une plaidoirie habile en démontant un-à-un les arguments de la partie civile. « Les cartouches à gros plombs ? Mais ne faut-il pas de gros plombs pour atteindre les grives, gibier très fuyard ? La blessure de la victime à hauteur de l’épaule ? Quoi de plus naturel ! Phélippon était plus petit que sa femme. » Puis il passe à l’offensive. « Mais à mon tour, je vous demande : pourquoi Phélippon n’aurait-il pas tué sa femme la veille au soir alors qu’il était seul avec elle dans le bois, si réellement il avait voulu la tuer ? Pourquoi du reste l’aurait-il tuer ? Pour éviter un divorce l’obligeant à restituer l’argent, dites-vous. Si telle avait été sa pensée, un bon moyen s’offrait à lui : il n’avait qu’à attendre l’heure où Suzanne Phélippon et le lieutenant se trouveraient réunis dans la chambre conjugale, à Saumur, et à tirer sur elle, à la tuer et à les tuer tous les deux. Le Code, en semblables circonstances, assure l’impunité au meurtrier. » Avant de conclure, l’avocat s’adresse une dernière fois aux jurés. « C’est un devoir d’acquitter si vous avez le moindre doute. Le doute, il existe ! J’attends votre verdict en toute tranquillité. » Après quarante-cinq petites minutes de délibération, les jurés reviennent avec un verdict négatif. Clément Phélippon est déclaré innocent.

 


[1] Le Mémorial des Deux-Sèvres, 23 octobre 1913.

[2] L’éclair de l’Ouest, 25 mars 1914.

[3] Le Mémorial des Deux-Sèvres, 23 octobre 1913

[4] L’Eclair de l’Ouest. 28 mars 1914. Archives départementales.

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Cet article a été publié le vendredi 8 juin 2012 à 10:07 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Les commentaires et les pings sont actuellement fermés.
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