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Août

Le meurtrier aux yeux bleus (Azay-sur-Thouet, 1815)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Les violences conjugales reviennent de façon récurrente dans les mobiles des affaires criminelles. Derrière l’acte souvent violent, se cache aussitôt une réalité , celle de la vulnérabilité des femmes au XIXe siècle.  L’affaire qui suit l’illustre parfaitement.

1er décembre 1815. Marie Bichon, 48 ans, frémit en regardant la façade de sa maison aux petites heures du jour. Cela fait maintenant plus d’une semaine qu’elle n’a plus mis les pieds chez elle, à la  Verdoisière, commune d’Azay-sur-Thouet. Courant novembre, après dix ans de mariage, elle a préféré déserter le domicile conjugal au profit de celui de ses parents, à cause des excès de fureur de son époux, Pierre, un maçon de 38 ans. Aujourd’hui, elle espère que sa colère est apaisée, non pas pour s’installer de nouveau avec lui, mais pour lui demander de l’argent et récupérer quelques vêtements. Pour se donner du courage, elle a demandé à Pierre Moulin, un ami, de l’accompagner jusque devant la porte. Après quelques secondes d’hésitation, Marie se résout à pénétrer seule dans la maison. Pierre est là pour l’accueillir. Surpris par cette visite importune, il lui demande de rester. « Je ne veux pas (1) » lui rétorque-t-elle fermement en expliquant qu’elle est juste venue récupérer ses affaires et l’argent qui lui est dû. Pierre encaisse le coup. Il ouvre l’armoire, s’empare de deux jupes et les lance au visage de son épouse. « Je te donnerai des coups de bâtons plutôt que de te donner de l’argent » ajoute-t-il sur un ton menaçant. Marie sent qu’elle ne doit pas insister et préfère quitter la maison.

Il met la clé dans sa poche et quitte son domicile

Elle ouvre la porte et s’élance sur le chemin. Son ami l’attend tout près de là. Marie se dirige vers lui mais sent tout à coup une présence dans son dos. Elle se retourne et voit Pierre armer un maillet au dessus sa tête. Un cri épouvantable sort de sa bouche avant que la masse servant à fendre le bois ne lui fracasse le crâne. Marie s’écroule aussitôt. Pierre se penche sur sa victime et voyant qu’elle respire encore, l’achève d’un second sur la tête. Calmement, l’assassin fait demi-tour, range son arme à sa place et ferme la porte d’entrée. Il met la clé dans sa poche et quitte son domicile pour Secondigny en passant devant le cadavre de sa femme, secoué de derniers spasmes.

A Azay-sur-Thouet, le crime qui s’est déroulé sous les yeux de plusieurs témoins fait l’effet d’une bombe. Le juge de paix note. « Elle a été assommée à coup de maillet ou massue. Elle a la tête en compote et la cervelle sortie de sa tête. (2) » Les autorités débarquent rapidement sur les lieux du crime. Seulement, Pierre est introuvable. Un signalement du meurtrier est aussitôt dressé sur procès verbal. « Bichon Jean, fils de feu Bichon et Louise Dupuis, natif du Beugnon, canton de Coulonges, département des Deux-Sèvres, âgé de 38 ans, taille d’un mètre 691 millimètres, cheveux et sourcils châtains, front couvert, yeux bleus, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond, visage plat, une fistule à la jambe gauche (3) » L’assassin finit par rentrer chez lui deux jours plus tard. Interrogé, le meurtrier reconnaît les faits. «Le refus de ma femme me porta tellement à la tête que je me mis en colère » explique-t-il aux gendarmes. L’enquête de terrain révèle que Pierre Bichon n’était pas seulement tyrannique à son domicile. « Il était reconnu dans le pays pour avoir l’esprit aliéné depuis longtemps » note le juge d’instruction dans le dossier de procédure. Quelques semaines plus tard, les jurés de la cour d’assises découvrent le meurtrier aux yeux bleus. Face à ses juges, le maçon explique son geste avec froideur avant d’évoquer sa fuite. « J’ai couché deux nuits dehors et me suis promené pendant deux jours. »   Quelques heures plus tard, le jury le déclare coupable d’homicide. Pierre Bichon sera l’un des premiers deux-sévriens guillotinés selon la loi du nouveau code pénal mis en place par Napoléon.

(1) : acte d’accusation. Dossier de procédure (archives 79)  ;  (2) : Procès verbal du juge de Paix de Secondigny. 1er décembre 1815. Dossier de procédure (archives 79) ; (3). Procès de verbal dressé par les gendarmes royaux deux-sévriens de la 9e légion. Brigade à pied de Secondigny. 3 décembre 1815. Dossier de procédure (archives 79)

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Cet article a été publié le samedi 11 août 2012 à 4:13 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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