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Le mystère de la chambre rouge (Gourgé, 1820)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

L’affaire de l’auberge de Gourgé est l’une des plus étranges affaires criminelles de l’histoire des Deux-Sèvres. L’émotion qu’elle a suscitée n’a d’égal que son mystère.

16 janvier 1820. A Gourgé, la veuve Billy dort à poing fermé. Dans ce petit village de Gâtine situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Parthenay, la femme, deux fois veuve, tient une auberge qui ne lui laisse aucun répit. Dès lors, quand la nuit tombe, elle ne met pas longtemps à trouver le sommeil. Pourtant, en cette nuit d’hiver, elle a du patienter avant de s’endormir. Patiemment elle a attendu le retour de son fils, Martin Ingrand, 24 ans, parti depuis plusieurs jours pour son travail de maréchal-ferrant taillandier.Lorsqu’il est arrivé tard dans la soirée, littéralement épuisé par deux nuits sans sommeil, il est venu la saluer. « Il est 11h » lui a-t-elle soufflé tout bas pour ne pas réveiller ses grands enfants, Léonide, 26 ans, et Pierre, 22 ans, endormis dans la même pièce. Martin est ensuite monté dans la chambre haute par l’escalier extérieur, a vu, grâce à l’éclairage de la fenêtre, deux clients endormis ensemble dans le même lit et s’est écroulé dans le second, situé cinq mètres plus loin dans la pièce.

« Au meurtre ! A l’assassin ! »

Il est environ 1h du matin lorsqu’une soudaine détonation fait sursauter la veuve dans son lit. La femme se redresse et entend, à l’étage, des pas précipités en direction de la fenêtre, puis dans la foulée des « cris bestiaux »1. « Au meurtre ! A l’assassin ! » hurle-t-on. Pour la veuve, pas de doute, ces hurlements proviennent de la chambre haute où dorment son fils et deux clients, deux colporteurs arrivés il y a peu. « Martin ! Martin ! » hurle-t-elle au comble de l’inquiétude, persuadé qu’un drame vient de survenir dans la chambre de son grand garçon. A l’étage, ce sont les cris de sa mère qui réveille le jeune homme. En un instant, Martin bondit de son lit, voit un homme étendu sur le sol, « la face en bas » , se plaignant et se roulant par terre. Complètement paniqué et sans saisir la portée de l’événement, il sort aussi vite que possible de la pièce et ferme la porte à clé en demandant d’apporter de la lumière et d’aller prévenir les secours. S’il y a un assassin dans la pièce, il est pris au piège.

« Un coup de pistolet dans l’oeil » 

Avec une telle détonation dans la nuit calme, les villageois ne tardent pas à accourir de toute part en direction de l’auberge. Ils se précipitent à l’étage et grâce à la bougie fournie par la famille, entreprennent d’ouvrir la porte. Il découvre alors un premier homme, vivant, « vêtu d’un caleçon et d’une veste de laine […] couché sur le planché, le ventre en bas et se cachant le visage » (1). Sur le lit est allongé un deuxième individu, sur le côté du mur, « dans l’attitude d’un homme qui sommeille » mais bel et bien mort, le visage en sang. A côté de lui, la literie est brûlée, probablement à cause de la bourre d’une arme à feu qui gît tout près.

L’enquête est confiée à une figure locale, Louis-Augustin Chasteau2, 66 ans, un ancien député, notaire et juge de paix. Lorsqu’il arrive sur les lieux du drame, les autorités locales lui expliquent que la victime s’appelle Barthonneuf. C’est un colporteur. Il a probablement été tué d’un coup de pistolet dans l’oeil gauche. Quant au second colporteur, il se nomme Dominique Coelorum. C’est un jeune homme de 25 ans, Auvergnat comme la victime, qui dans un premier temps a fait semblant d’être blessé avant de reconnaître qu’il ne l’était pas. Etrange. Quant au fils de famille, Martin Ingrand qui était dans la même pièce et fait partie des deux potentiels coupables, les autochtones lui expliquent qu’il ne peut être le criminel puisque lui et sa famille jouissent d’une excellente réputation.

Amis et cousins 

Le 19 janvier, trois jours après la mort de Barthonneuf, Domnique Coelorum est interrogé par le magistrat instructeur. Le colporteur est clairement suspecté d’avoir assassiné son camarade d’un coup de pistolet, arme dont il pourrait s’être débarrassé en la jetant depuis la fenêtre. Quelques heures après le crime, un pistolet de poche a en effet été retrouvé à plus de huit mètres de l’ouverture, dans le jardin d’un voisin, un vicaire, avec le chien tombé et le canon déchargé. Et puis il y a cette poudre de fusil et ces plombs n°7 trouvés dans les poches de l’Auvergnat. Pourtant le suspect se dit innocent. La veille du crime, il a passé la journée avec Barthonneuf à Gourgé. A la nuit tombante, il a décidé de coucher dans la même auberge que son ami qui y dormait déjà. Le soir venu les deux colporteurs ont mangé ensemble puis sont montés se coucher avant la terrible détonation. « Aussitôt l’explosion de cette arme à feu, j’ai appelé mon camarade qui était mon cousin germain, il ne m’a point répondu. Je me suis alors aperçu qu’il était mort. Je me suis levé et j’ai crié à l’assassin. » 3 Il ajoute. « Je n’ai entendu ni vu personne ». « Et le fils de la maison était-il dans son lit et dormait-il ? » insiste le juge. « J’ai lieu de croire qu’il était dans son lit et qu’il dormait car il ne s’est point réveillé à mes cris. » « Qui donc aurait pu tuer votre camarade à côté de vous ? » « Je n’en sais rien » . « Aviez-vous un pistolet dans votre profession ? » « Non » « Votre camarade en avait-il ? » « Non ». L’officier de santé chargé de l’autopsie pense que la victime a été tué pendant son sommeil. « Le coup est entré par l’angle de l’oeil gauche » précise l’expert qui ajoute que les projectiles « qu’ont avait introduits dans la tête y étaient restés »

Un témoin clé

Quelques jours plus tard, l’enquête fait un grand pas en avant. Les gendarmes retrouvent un certain, Jacques Bouchet, arquebusier à Airvault. « Je me rappelle parfaitement d’avoir vendu à un marchand étranger que je ne connaissais pas un pistolet de poche, ayant la culasse garni de cuivre jaune […] le lendemain de la foire de Saint-Loup, c’est-à-dire le 14 janvier dernier, jour de Saint-Hilaire, moyennant trois francs »4 explique-t-il au juge Chasteau. Ce dernier lui demande s’il serait capable de le reconnaître. « Je me rappellerai assez de sa taille et de ses vêtements » rétorque Jacques Bouchet. Dominique Coelorum est alors introduit dans la pièce. « Je le reconnais parfaitement » affirme le témoin qui identifie aussi l’arme du crime pour être celle qu’il lui a vendue. Pour quelqu’un qui disait ne pas posséder d’arme, l’affaire se complique dangereusement. Le témoignage de Rose Musseau, 12 ans, commerçante, se révèle tout aussi intéressant. Le lendemain de la foire de Saint-Loup, « un marchand étranger, qu’elle ne peut assurer être Coelorum, se présenta dans la magasin de sa patronne, Mme Chainot, pour acheter des balles de pistolet »(1). Comme il n’y en avait pas, « il acheta une once de poudre et un demi quarteron de gros plomb n°7. » Or, après analyse les plombs sont «  parfaitement semblable à ceux trouvés dans la poche de Coelorum ». De plus, c’est précisément ce même 14 janvier que l’accusé est venu acheter l’arme chez Jacques Bouchet.

Pourquoi ? 

Le 16 mars 1820, le colporteur est traduit devant la cour d’assises des Deux-Sèvres à Niort. Avec autant d’éléments à charge, le colporteur, jugé pour assassinat, risque clairement la peine de mort. Pourtant, une question majeure reste en suspens durant toute l’instruction. Quelle raison avait-il de tuer Barthonneuf, son cousin et collègue? L’argent ? C’est peu probable car il n’a été trouvé aucune somme probante sur l’accusé alors que la victime avait près de deux-cent francs sur elle. A moins qu’une ancienne animosité ne soit à l’origine du crime ? C’est en tous les cas, la thèse défendue par l’accusation persuadée qu’un différent est né entre les deux hommes lors de la foire de St-Loup. Pour elle, l’accusé a voulu se débarrasser d’un concurrent. Fort de cette réponse crédible mais nullement vérifiée, les jurés déclarent le colporteur coupable d’assassinat. Condamné à mort, Dominique Coelorum est conduit à l’échafaud puis guillotiné sur la place de la Brèche le 3 mai peu après midi, quelques minutes après René Charon, exécuté pour avoir assassiné le fils de sa femme, Jean Chaigne, 13 ans, dans les grands Bois Ferrand à Soudan5.

 

1 Rapport du juge d’instruction, Louis Augustin Chasteau. 10 février 1820. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U89.

2 «Louis-Augustin Chasteau (1754-1833) « fut le premier député parthenaisien, au lendemain de la Révolution. Notaire puis juge, il présida également le conseil général ». https://www.lanouvellerepublique.fr/parthenay/des-voix-qui-ouvrent-des-voies

3 Interrogatoire de Dominique Coelorum. 19 janvier 1820. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U89.

4 Déposition de Jacques Bouchet. 9 février 1820. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres. 2U89.

5 Crime du jeudi 9 août 2018. https://m.lanouvellerepublique.fr/%252Fdeux-sevres%252Fcommune%252Ffomperron%252Fla-disparition-tragique-du-petit-jean

Cet article a été publié le vendredi 30 novembre 2018 à 1:47 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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