Pas de besoin de chercher bien loin celui qui vous fera un jour la peau. Il est peut être assis à côté de vous en ce moment. Car dans un nombre conséquent de crimes, l’assassin et la victime appartiennent à la même famille. La preuve. 

On peut être frères de sang, habiter à quelques mètres l’un de l’autre et se détester au plus haut point. A Verrines, petit village de la commune de Ste-Soline, tout le monde connaît les querelles de la famille Barillot. De mémoire des plus anciens, cette animosité date au moins des années 1860, soit plus de trente ans. L’origine est incertaine mais la haine est solidement établie. On dit que tout serait parti de l’inégalité de fortune entre François Barillot, 63 ans, et André, 58 ans. Le second n’aurait pas supporté la réussite de son frère. Alors que François jouissait d’une certaine aisance, André peinait à nourrir ses six enfants. Toujours est-il qu’en ce mois de mars 1890, l’atmosphère est irrespirable entre les deux familles. Vivant dans des maisons mitoyennes, les deux frères ne cessent de se croiser à longueur de journée. Chacune de ces rencontres fortuites s’accompagnent d’invectives, de menaces et dans le pire des cas, de coups.

L’oie, le début du jeu… de massacre

12 mars 1890. André Barillot entre comme un fou dans sa maison en plein après-midi. Il vient de retrouver le cadavre d’une de ses oies devant la porte de son frère. « C’est encore François qui a fait ce coup-là ou bien son fils Eugène »2 hurle-t-il devant sa femme qui tente de le calmer. En vain. André est hors de lui. La rage au ventre, il quitte son domicile et s’en va retrouver un de ses voisins pour lui faire part de sa décision. « François revient ce soir de la foire de Couhé ; j’irai au devant de lui et me vengerai. »2

19h. André Barillot marche d’un pas déterminé en direction de Couhé. Les heures passées ne l’ont pas dissuadé d’en découdre définitivement avec son frère. Il ne le redoute pas, bien au contraire. Plus robuste et plus jeune, il a toujours pris le dessus sur lui quand une rixe éclatait. Après moins de cent mètres de marche, il le distingue, accompagné de sa femme. Lorsqu’il arrive à leur hauteur, une terrible querelle éclate entre les deux frères. En quelques secondes, la dispute dégénère. André est le premier a frappé son aîné d’un coup de poing en plein visage. Pour se défendre, François fouille dans ses poches et en ressort un couteau.Il le brandit puis se jette sur son agresseur en criant « Au secours à l’assassin !»André est d’autant plus surpris de cette attaque à l’arme blanche que Madelaine, sa belle-sœur, 48 ans, se rue à son tour sur lui avec un autre couteau. « De part et d’autre on se porte des coups avec une grande violence quand surgit soudain un quatrième combattant. »1 Eugène, 17 ans, le fils de François. Arrivé de nulle part et armé d’ « un couteau à saigner les cochons »2,  se précipite à son tour sur André, qui doit à présent se battre à trois contre un. Le combat est déséquilibré. Il suffit d’un seul coup de couteau porté au flanc par son neveu pour le terrasser. Le blessé chancelle puis s’affaisse le long d’un muret, laissé pour mort.

Le cochon avait son couteau

Malgré cette terrible blessure, André respire encore. Du coin de l’oeil, il voit repartir ses trois agresseurs qui rentrent chez eux comme si de rien n’était. Eugène pénètre dans la maison et dépose « le couteau à saigner les cochons » sur la table de la cuisine et reprend ses occupations. Dehors, André rassemble ses dernières forces. Il parvient à se relever et à parcourir le chemin inverse jusqu’à chez lui. Après avoir franchi le seuil de son domicile, il s’écroule devant sa femme. « Ils m’ont assassiné ; je souffre trop, laisse-moi mourir ici ».

Le 15 mars, soit trois jours après le crime, aux alentours de midi, le juge d’instruction, André Grasseau, accompagné du procureur de la République et deux gendarmes, encadrant les trois prévenus qui viennent d’être arrêtés, découvrent le blessé dans sa chambre. Le magistrat instructeur note dans son rapport. « André Barillot est couché sur le dos, au bord du lit, il a les yeux mi-clos, le teint pâle, il paraît souffrir et ne répond que faiblement et mot par mot aux questions qui lui sont posées. »2 Le juge et le procureur de la République parviennent à lui faire dire ce qu’ils voulaient entendre. « Ils m’ont tous piqué » souffle péniblement André en montrant sa poitrine. Les magistrats acquiescent du regard puis demandent à voir ses blessures. Avec une infinie précaution, le docteur Pallardy, qui accompagne la délégation d’enquêteur, leur montre alors deux plaies superficielles à la poitrine, puis une troisième, très sérieuse, au flanc, qui semble avoir pénétrée profondément, peut-être même jusqu’aux poumons. S’en suit une scène surréaliste. Les magistrats procèdent à l’interrogatoire des trois accusés dans la chambre, à quelques mètres d’André qui entend tout des propos mensongers de ses agresseurs ; car évidemment tous minimisent leur rôle. A chaque fin d’audition, le juge se penche sur la victime qui jure ses grands dieux que les trois l’ont agressé au couteau. L’interrogatoire achevé, la délégation prend la direction des lieux du crime pour une reconstitution. Les trois accusés sont présents. Pendant quelques minutes, « sur le chemin qui conduit du village à l’embranchement de la route de Lezay à Couhé », les magistrats tentent de comprendre les circonstances du drame. Le chemin a cet endroit n’est large que de trois mètres cinquante. Puis la délégation se rend au domicile de François Barillot où les deux armes du crime sont saisies.

36 heures avant d’être soigné 

Traduit devant la cour d’assises, François, Madelaine et Eugène doivent répondre de blessures volontaires ayant donnée mort sans intention de la donner et de complicité. André n’est pas là. Il n’a pas survécu à ses blessures. Il est mort six jours après son agression. L’autopsie a révélé que c’est le coup porté par le fils de François Barillot qui a été fatal. Le poumon a bien été touché. Le couteau à saigner les cochons est présenté aux jurés. L’arme est impressionnante avec sa lame longue de vingt centimètres. « Je réponds que moi, pas plus que ma femme, n’avons porté de coups à mon frère »3 explique François. « Pendant la lutte, je n’ai pu rien voir […] la nuit était presque venue et il m’eut été difficile de distinguer et mon mari avaient à la main un couteau »4 ajoute Madeleine. En toute logique, les époux minimisent leur rôle et font preuve « d’une grande tranquillité morale »1. « Quant à Eugène Barillot, le fils, c’est presque un inconscient. M. le président est obligé de reposer deux ou trois fois chacune de ses questions pour obtenir des réponses à peine intelligibles »1 explique le journal le Mémorial des Deux-Sèvres. L’adolescent est pourtant le seul à reconnaître les faits. Il explique comment, le jour du crime, assis sur les bords de son lit, il a entendu les cris de son père. Il s’est alors saisi du couteau et s’est précipité sur les lieux pour frapper son oncle. A l’issue du procès, François et Madelaine sont déclarés non coupables. La plaidoirie de leurs deux avocats marquent les esprits. Le premier, Me Disleau insiste la victime qui s’est conduit comme un « provocateur ». « Ses trois clients se trouvaient dans le cas d’une légitime défense »1 . La seconde plaidoirie révèle un aspect terrible du dossier. Me Baugier, s’appuyant sur la déposition du médecin légiste, explique aux jurés que la péritonite à laquelle André Barillot a succombé « aurait pu être le résultat des 36 heures qui se sont écoulées entre le coup de couteau et les premiers soins donnés au malheureux. » Dans cette histoire tragique, seul Eugène est reconnu coupable. La cour le condamne à quinze (petits) mois de prison.

  1. Mémorial des Deux-Sèvres, 14 juin 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

2. Procès verbal de transport. 15 mars 1890.Dossier de procédure. Archives départementales.

3. Interrogatoire de François Barillot, 22 mars 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

4. Interrogatoire de Madeleine Barillot, 22 mars 1890. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le vendredi 22 décembre 2017 à 8:50 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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