Les secrets de familles sont parfois tellement bien gardés qu’ils semblent voués à rester enfouis à tout jamais. Au XIXe siècle, la donne est un peu différente. Les villageois vivent dans une telle autarcie que chaque individu semble en capacité de déceler l’intimité de son voisin. Certes l’adage de Pagnol « on ne s’occupe pas des affaires des autres » reste la norme mais il n’empêche pas le commérage et les messes basses à domicile ou autour du lavoir, surtout lorsqu’une « sentinelle » a repéré  une étrangeté chez un membre de la tribu. Si ces rumeurs arrivent aux oreilles des autorités, le processus judiciaire s’enclenche, la vérité jaillit alors au grand jour provocant une onde de choc considérable dans la communauté villageoise.  

Juin 1865. Marie Vincelot prépare le fourrage pour le bétail. A 20 ans la jeune femme vit chez son demi-frère, Daniel, 27 ans, né d’un premier mariage de son père. Trois ans plus tôt, le 30 novembre 1862, elle s’est installée dans sa ferme à Asnières dans la commune de Ste-Soline. En l’absence des parents morts depuis longtemps, les autorités ont pensé à l’époque qu’il s’agissait pour Marie, alors âgée de 16 ans, du meilleur endroit pour continuer de grandir sous un toit protecteur. Depuis, la jeune domestique n’a qu’à se féliciter de ce choix. Sa complicité à Daniel s’est renforcée. Certes les journées sont longues et le travail souvent difficile mais c’est le prix à payer pour aider ce grand frère qui vit et gère seul cette ferme située à moins de dix kilomètres de Lezay. Alors qu’elle travaille dans la grange en cet après-midi de printemps, Marie sursaute en voyant débarquer son frère. D’un simple regard, elle comprend que l’attitude de Daniel n’est pas normale. Il s’avance vers elle, le regard possédé et d’un geste violent la renverse sur un tas de paille. « Laisse-moi tranquille »1 lui hurle-t-elle en comprenant la volonté de son agresseur. « Je ne veux pas te faire de mal » lui souffle-t-il en lui relevant ses jupes et sa chemise. Démunie devant la force et le désir fou de ce frère qui empeste l’alcool, Marie se débat, hurle en espérant que les voisins viendront la délivrer. En vain. Lorsque son frère quitte la grange, la jeune fille ne comprend pas vraiment ce qu’il vient de se passer. Comment son frère a-t-il pu lui faire ça ? Comment envisager de rester dans la maison de cet homme qui vient de la violer ?

Malgré ce drame épouvantable, Marie garde son secret et décide de rester au côté de son frère. Les mois passent. A priori personne ne se doute du drame qui s’est joué chez les Vincelot, d’autant que Daniel vit comme si de rien n’était. Il adopte la bienveillance qu’il manifestait à l’égard de sa sœur avant qu’il ne la viole. Dans la maison, le climat reste pesant. Honteuse, Marie ne sort presque plus de chez elle. Non pas qu’elle n’ait pas d’activités hors de la ferme mais son ventre qui se cesse de grossir ne manquerait pas d’alerter le voisinage. Cette grossesse, Marie la vit comme une double peine. Cela ne l’empêche pas de convaincre son frère de garder l’enfant.

Pourquoi la fille Vincelot ne sort-elle plus de chez elle ?

Marie ignore que malgré sa prudence, plusieurs villageois se doutent de quelque chose. Au gré des conversations, des questions fusent. Pourquoi la fille Vincelot se sort-elle plus de chez elle ? Aurait-elle des choses à cacher ? Ainsi, Marie Souché, sa plus proche voisine, est persuadée que la sœur de Daniel est enceinte. Sa démarche et sa posture ne trompent pas lorsqu’elle l’aperçoit marcher difficilement entre deux corps de ferme. Et comme Marie vit en vase clos depuis des années, elle ne met pas longtemps à comprendre l’origine de cette grossesse.

Fin mars 1866, l’accouchement est proche. Entre le frère et la soeur tout a été planifié. Il est prévu que Daniel placera Marie près du foyer de la cheminée puis s’en ira chercher du secours auprès d’une femme susceptible d’assister sa soeur. Mais au moment des premières contractions vers minuit, le frère change d’avis. Marie devra accoucher seule. Hors de question d’impliquer quelqu’un dans leur secret. Seule face à ses douleurs, la jeune femme parvient a mettre au monde un petit garçon et finit par regagner son lit avec l’enfant dans ses bras. Quelques minutes plus tard, Daniel est de retour dans la maison. Il se rapproche de sa sœur et d’un ton déterminé lui indique ses attentions : il veut tuer l’enfant. Affaiblie Marie hurle sa désapprobation. « J’aime mieux que tu te tues que de tuer ce pauvre innocent » lui crie-t-elle. « Si tu ne veux pas que je le tue moi je vais me tuer »lui rétorque-t-il en déposant son fusil dans un coin de la chambre. « Tue toi si tu veux mais ne tue pas mon enfant ». Après plusieurs heures de lutte, Daniel finit par arracher le nouveau-né des bras de sa mère épuisée et s’enfuit hors de la maison. En larmes, Marie attend dans son lit, inconsolable. Lorsque son frère revient, il lui annonce qu’il a étouffé l’enfant et l’a enterré dans le jardin.

« Je ne sais trop comment cela s’est passé. »

Une nouvelle fois, Marie doit se relever de ce drame, sans rien dire ni se plaindre. Les jours, les semaines, les mois passent. Elle reprend son travail de domestique à la ferme en retrouvant ses habitudes d’avant sa grossesse. A Asnières, le changement d’apparence de la jeune fille interpelle. Les langues se délient. Le 10 octobre, plus de six mois après l’infanticide, le juge d’instruction Henri Main et les gendarmes font irruption à la ferme des Vincelot. Le frère et la sœur sont aussitôt interrogés séparément et avouent les crimes dès les premières questions. Outre les circonstances du drame, le magistrat instructeur interpelle la jeune femme sur les circonstances de l’après viol. « Avez-vous eu depuis d’autres relations avec votre frère »2 ? « Non, Monsieur, jamais. » « Comment êtes-vous restée auprès de votre frère après l’acte révoltant qu’il avait commis sur vous ? » « J’avais bien peu de choses de mes père et mère. Mon frère était bien bon pour moi, ce qui m’engageait à rester près de lui. » Marie est dans un premier temps très fortement suspectée de l’infanticide. Daniel est aussi interrogé, d’abord à propos du viol. « Je ne sais trop comment cela s’est passé. J’étais en état d’ivresse. Je rentrais chez moi dans cet état.Ma sœur était occupée dans la grange à préparer du fourrage pour le bétail. Mettant approché d’elle, je la renversai et je parvins à jouir d’elle malgré ses cris et sa résistance. »3 Et l’infanticide ? « Tout cela est malheureusement vrai » avoue le garçon en pleurant. « Qu’est-ce qui vous a pu vous pousser à commettre une action aussi infâme ? » demande le juge Main. « Personne ». Le magistrat insiste. « N’était-ce pas dans le but de faire disparaître la preuve de votre premier crime ? » « C’était en effet pour cela ». « Votre sœur n’a donc pas pu vous empêcher de commettre ce second crime ? » « Non monsieur. Mais sœur était dans son lit, ayant l’enfant près d’elle. C’est là où je l’ai pris. » Qu’avez-vous fait du cadavre de cet enfant ? » « Je l’ai enveloppé dans un essuie-main et je l’ai enterré vers le milieu de mon jardin, le long du mur dans un endroit ensemencé en ce moment de choux et de navets. » « Comprenez-vous au moins aujourd’hui de quels crimes abominables vous vous êtes rendu coupable ? » « Je le comprends, j’ai été très chagriné depuis. »

« La fatigue » comme sanction 

Après de longues recherches, le cadavre du nourrisson est finalement retrouvé le 15 octobre « dans un jardin attenant à la maison »à 25 cm de profondeur à côté d’un prunier. Après six mois dans la terre humide, les restes de l’enfant ne livrent guère de secret. Pour le médecin chargé de l’expertise judiciaire, « seule la question qui a trait à la maturité de l’enfant peut être résolue. En effet, le développement des os, la dimension de sa tête et la présence de cheveux fournissent des indications qui nous permettent de formuler l’opinion que […] l’enfant était à terme. » Il certifie aussi que Marie « a très probablement accouché, sans qu’il soit possible d’assigner une date à l’accouchement. »

Le 4 décembre 1866, Daniel est traduit devant la cour d’assises à Niort. Le public et les jurés découvrent un jeune homme au visage ovale, le front bombé, le menton rond avec des cheveux châtains. De taille moyenne avec son mètre soixante-quatre, Daniel interpelle aussi par sa cicatrice nettement visible tout près de son œil droit. Après des débats rondement menés, l’accusé est finalement déclaré innocent du viol mais coupable de l’infanticide. Grâce aux circonstances atténuantes accordés par le jury, il n’écope que dix ans de travaux forcés. Son pourvoi est rejeté le 24 janvier 1867. Trois mois plus tard, le 16 avril 1867, il est détaché de ses chaînes pour être embarqué le lendemain pour la Nouvelle-Calédonie sur la frégate l’Isis. Après des semaines de traversée, il pose enfin le pied sur l’île mais se retrouve assigné à la pire des besognes,« la fatigue », en l’occurrence les travaux les plus éprouvants du camp. Il n’y survivra pas. Il meurt le 12 novembre 1867, à l’âge de 28 ans.

Les sources

1 Déclaration de témoin de Marie Vincelot. Procès-verbal du 9 octobre 1866. Dossier de procédure.

2 Déclaration de témoin de Marie Vincelot. Procès-verbal du 10 octobre 1866. Dossier de procédure.

3 Interrogatoire de Daniel Vincelot. 10 octobre 1866. Dossier de procédure.

4 Rapport du médecin de Lezay. 15 octobre 1866. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le samedi 28 mars 2020 à 3:02 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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