L’affaire du Champ-Rouge, survenue en 1931, est l’une des histoires criminelles les plus passionnantes du XXe siècle dans les Deux-Sèvres. Médiatiquement, elle a passionné les Deux-Sévriens, notamment les habitants de Lezay, qui, exaspérés par la tournure de la procédure, ont joué un rôle considérable dans le dénouement de l’affaire. Le dossier de procédure, longtemps tenu secret en raison du délais de communicabilité (le délais est passé de 100 ans à 75 ans), est désormais en  accès libre aux Archives Départementales sous la côte 2U417-418. Sa lecture éclaire l’affaire d’un autre regard (que celui de la presse) avec les nombreux interrogatoires de la famille Réaud, les expertises et les auditions de témoins. 

Samedi 22 août 1931. A 6h45, Marius Poyet, 40 ans, circule à vélo dans les rues de Lezay. Malgré la pluie, le propriétaire s’est levé de bonne heure pour arriver avant ses ouvriers sur le chantier de la maison qu’il fait rénover depuis plusieurs mois. Alors qu’il pédale dans la rue du temple, un axe situé au sud-ouest du bourg, son attention est subitement attirée par des cris de femmes provenant de la demeure de la famille Réaud. Le cycliste tourne la tête en direction de la maison de l’ancien gendarme pour essayer de comprendre l’origine des hurlements terrifiants qu’il perçoit, mais les hauts murs de la propriété l’empêchent de distinguer la moindre silhouette. Bientôt les cris s’espacent puis cessent. Rassuré, le cycliste poursuit sa route. Sans le savoir, Marius Poyet vient d’être le principal témoin d’une des plus grandes affaires criminelles du XXe siècle dans les Deux-Sèvres.

Un crime maquillé en suicide ?

De l’autre côté du mur, vers 8h, Jeanne Réaud, 70 ans, se rend dans son vaste jardin et découvre avec stupeur le corps ensanglanté de sa belle-sœur, étendu sur le dos. Quelques minutes tard, le docteur Vandier, appelé en urgence, constate le décès de Clémence Lavergne, 57 ans, une femme qui était aussi sa patiente. Accablée par la mort de son époux et de son fils, Mme Lavergne, domiciliée à Rochefort, était en convalescence depuis quelques semaines chez Jeanne Réaud, la soeur de son défunt mari. En examinant le cadavre, le médecin repère de suite une plaie au cou. Le sang coagulé s’est répandu sur son tablier et sur l’herbe. Il découvre aussi un petit couteau de poche ensanglanté dans sa main droite. Les gendarmes auditionnent les trois habitants de la maison : Ernest Réaud, 70 ans, l’ancien chef de gendarmerie de Sauzé-Vaussais et secrétaire à la mairie de Lezay, son épouse Jeanne, 70 ans, qui a découvert le corps et enfin leur fille, Henriette, 44 ans. La famille explique que Clémence Lavergne avait une santé fragile et des tendances suicidaires. Le docteur Vandier conclut à un suicide et délivre le permis d’inhumer.

Une très mauvaise réputation

En deux heures, l’affaire est réglée. Le lendemain Clémence Lavergne est enterrée dans l’intimité à Rochefort. Deux jours plus tard, Jeanne et Henriette Réaud apprennent de la bouche Me Martineau, notaire à Rochefort, que la défunte a légué 50 000 francs à Henriette dans son testament. Alors que l’affaire semble entendue pour la famille Réaud, à Lezay, le cadavre trouvé dans le jardin est au coeur de toutes les conversations. Les villageois s’interrogent. Pourquoi Marius Poyet a-t-il entendu des femmes se disputer dans le jardin à l’heure du crime ? Comment la victime a-t-elle pu se donner la mort en se tranchant la gorge ? La famille n’avait-telle pas intérêt à ce que Clémence Lavergne disparaisse ? Pour certains, la question ne se pose même pas, tant la mère et la fille jouissent d’une « très mauvaise réputation »1. On raconte que les Réaud auraient assassiné leur belle-sœur parce qu’ils savaient que leur fille était l’héritière de la veuve. Ils auraient donc maquillé leur crime en suicide tout en bénéficiant de la négligence des gendarmes et du médecin.

Une autopsie sur un cadavre en putréfaction

Alors que la colère gronde à Lezay, une procédure judiciaire s’ouvre dans le plus grand secret. A Rochefort, le cadavre de Clémence Lavergne est exhumé le lundi 12 octobre pour être autopsié. Outre l’énorme plaie au cou, le médecin Louis-Yvan Rondet, chargé de l’expertise, relève sur le cadavre en putréfaction « des traces de contusions violentes au thorax et à l’abdomen, produites avant la mort, vraisemblablement au cours d’une lutte »2. L’entaille au cou est tellement profonde que la tête de la défunte « ne tient plus que par la peu du cou. »3 Le légiste conclut son rapport en ces termes : « 1. Le cadavre de la veuve Lavergne présente des contusions violentes du fait d’autrui indiquant qu’il y a eu lutte. 2. La plaie cervicale […] n’a pu être produite par le couteau trouvé en sa possession. 3. Les différents caractères de la blessure du cou sont en contradiction formelle avec l’hypothèse d’un suicide »4

Insultes et dénégations 

Le 24 octobre, une perquisition est menée au domicile des Réaud. Sans résultats. Dans la foulée, les époux sont interrogés à la mairie pendant que la foule se presse devant la grille en proférant des « cris hostiles » à l’encontre des suspects. A l’issue de la journée, le mari et la femme, malgré leurs dénégations, sont inculpés pour meurtre, pendant que Henriette est laissé libre. Quand les policiers entreprennent de l’interroger, cette dernière entre « dans une violente colère »5 en se jetant sur eux et en insultant les habitants de Lezay, qualifiés de « fripouille ». Fin novembre, Henriette est finalement inculpée à son tour. Interrogés à plusieurs reprises, les Réaud persistent à nier les accusations. Ils sont pourtant traduits tous les trois devant la cour d’assises pour homicide, la préméditation n’ayant pas été retenue. Leur procès s’ouvre le 8 mars 1932 dans une grande agitation.

Un verdict étonnant 

Les débats révèlent des incohérentes flagrantes dans les premières dépositions des accusés. Ainsi, Jeanne Réaud explique que sa belle-sœur se serait « blessée à la gorge en tombant sur une pierre » ; sa fille affirme de son côté que sa tante s’est empoisonnée. Outre l’enterrement rapide en tout point surprenant, le couteau, ayant soi-disant servi au suicide, n’a jamais été retrouvé alors que la famille Réaud affirme l’avoir déposé dans le cercueil. L’enquête a démontré aussi que Clémence Lavergne devait repartir chez elle le matin où elle a été retrouvée morte. Serait-ce la peur de la voir changer d’avis au sujet du testament qui aurait poussé la fratrie au crime ? Pour leur défense, les Réaud affirment qu’ils ignoraient l’existence du testament et qu’ils sont victimes d’une « erreur médicale »6. De son côté, l’accusation est certaine que le crime a été commis vers 6h45, au moment où Marius Poyet circulait à vélo devant le domicile d’Ernest Réaud. Les cris qu’il a entendus sont ceux de la victime égorgée par ses agresseurs. Or à cette heure-ci, Ernest n’était pas encore parti à son travail à la mairie. Dès lors, l’ancien gendarme aurait-il lui aussi participé au meurtre de sa belle-sœur ? A cette question les jurés répondent par la négative, seule Henriette et Jeanne sont finalement reconnus coupables, le jury leur accordant les circonstances atténuantes. La mère et la fille sont condamnées à cinq ans de prison. Le mot de la fin de cette histoire hors du commun, revient au journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres qui conclut son papier de la sorte. Le verdict a causé un étonnement de quelques instants. Si, en effet, les deux femmes étaient coupables d’avoir assassiné la veuve Lavergne, il était certain qu’Ernest Réaud ne pouvait, tout au moins, ignorer leur crime qu’il avait contribué à dissimuler. Dès lors, il était un véritable complice et aurait mérité, aux termes de la loi, d’être frappé au même titre que les auteurs principaux. »7 Deux ans après sa condamnation, Jeanne Réaud voit sa peine réduite de moitié. Libérée le 14 juillet 1934, elle s’installe rue des trois Coigneaux à Niort avec Ernest. La suspension de peine dont elle a bénéficié a été refusée à Henriette.

Les sources

1. Rapport des Inspecteurs Principaux de Police Mobile, Bretecher et Faure, au commissaire de Divisionnaire de la 4e brigade de Police Mobile de Angers. 12 septembre 1931. Dossier de Procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

4. Rapport d’autopsie du médecin Louis-Yvan Rondet, médecin principale de la Marine, rédigé le 15 octobre 1931. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

5. Rapport des Inspecteurs Principaux de Police Mobile, Bretecher et Faure, au commissaire de Divisionnaire de la 4e brigade de Police Mobile de Angers. 24 octobre 1931. Dossier de Procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

6. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

7. Mémorial des Deux-Sèvres. 9 mars 1932. Archives départementales des Deux-Sèvres.

Tags: , , , ,

Cet article a été publié le vendredi 11 septembre 2020 à 9:54 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
'