Il y a des vies qui ressemblent à des fresques romanesques. Celle de Vassily Bytchkoff Petrovich aurait pu sortir de l’imagination de Tolstoï.  Pourtant bien réel, son destin l’a conduit de sa Russie natale jusqu’en Deux-Sèvres où sa vie a basculé. 

Le regard inquiet, les traits creusés, Vassily Bytchkoff Petrovich semble perdu dans ses pensées. En ce jour du 26 mai 1919, le militaire de 30 ans peine à cacher ses émotions. Un homme en costume, assis face à lui, l’air sévère, le questionne depuis plusieurs minutes. Son interprète, un jeune soldat Français, lui explique qu’il s’agit de Charles Rousseau, juge d’instruction de l’arrondissement de Melle. Ce magistrat n’a pas l’air commode. Ses yeux sont plantés dans les siens, comme pour percer son mystère. Vassily baisse la tête. Il n’a pas besoin des réprimandes du juge pour comprendre la gravité de son acte. Alors, avec calme, il déroule son histoire, digne des grandes sagas romanesques slaves. 

Né le 7 mars 1889 à Dmitrov, à une soixantaine de kilomètres de Moscou, Vassily Bytchkoff, est un petit Russe comme les autres. L’école, il ne la fréquente pas. Dans le pays dirigé d’une main de fer par le star Nicolas II, le travail est la seule perspective pour les enfants. A 9 ans, le garçon apprend la fabrication des casquettes. Cinq ans plus tard, son apprentissage effectué, il intègre une usine à Moscou. A 17 ans et demi, il se marie. Vassily reprend son métier de fabriquant de casquettes pendant que sa femme travaille chez sa mère. A force de labeur, le couple parvient à acheter une terre que Vassily cultive l’été. En quelques années, quatre enfants1 naissent chez les Bytchkoff, mais deux meurent quelques mois plus tard. Dans cette Russie d’avant-guerre, la vie est à la fois simple et difficile. La Grande Guerre va tout balayer sur son passage.

Devenu un ennemi

Lorsque le premier conflit mondial éclate en août 1914, Vassily est mobilisé. Il quitte sa famille et demande à partir au front. Il n’a certes jamais été soldat avant mais son amour pour la grande Russie est immense. Son père militaire de métier lui en a inculqué les grands principes et les valeurs. Il est prêt. L’État major l’envoie chez l’allier français. Après trois mois d’instruction au camp de Mailly, Vassily est envoyé dans l’enfer des tranchées, en Champagne en 1915 et 1916. Lors de l’attaque du fort de Brimont, il est touché à l’épaule. Ses supérieurs louent sa bravoure lors de cet assaut. Il est alors proposé pour la médaille russe et la croix de guerre française. Malheureusement, le destin frappe de nouveau. Dans son pays, une révolution vient d’éclater, portant les Bolcheviks de Léline au pouvoir. De pays amis, le statut de la Russie passe à celui d’ennemi. Pour Vassily, la sanction est double. Les décorations lui sont refusées et le gouvernement français l’empêche de retourner dans son pays qui a pourtant signé un accord de paix avec l’Allemagne. Le père de famille est envoyé à Ensigné, dans le sud Deux-Sèvres, dans une compagnie de travailleurs russes (la 9-1) dépendant de Poitiers.

Une bête féroce 

Loin des siens et de sa terre, Vassily est perdu même si la boisson et les femmes le consolent souvent. Ce 30 mars 1919, c’est jour de repos à la compagnie. Après un café pris au cantonnement, le jeune homme se rend dans un bar à La Villedieu avec huit de ses camarades. Une bouteille de Cognac est bue pour l’occasion. A 19 h, il entreprend de manger avec un ami. Les deux hommes descendent une bouteille de vin rouge chacun. La fin du repas approchant, Vassily décide de prolonger sa soirée dans une maison inhabitée d’Ensigné, laissée à la disposition de la jeunesse par la commune. Un bal doit s’y tenir. Sur place, il retrouve deux jeunes femmes : Louise et Faraïlda Verhuyek, réfugiées belges, déracinées, comme lui, de leur terre natale. Avec elles, il reconnaît Grégoire Balakine, un camarade de camp. Deux hommes, deux femmes, pour Vassily l’affaire est entendue. Il invite Faraïlda, 18 ans, à boire une bière. La femme accepte. Quelques minutes plus tard, le groupe de quatre sort de la salle et se dirige dans la cour jouxtant le bar. Vassily passe aux toilettes. Lorsqu’il ressort, sa cavalière a disparu. Il la retrouve, légèrement à l’écart, en compagnie d’un Russe, Simon Cousinetsoff, qui vient de la saisir par le bras et de lui faire une proposition d’une relation sexuelle. Furieux de cette trahison, Vassily se rapproche de Faraïda, lui adresse des reproches avant de lui expédier un coup de poing en plein visage. Aussitôt, Simon Cousinetsoff lui saute dessus. Une bagarre éclate. Vassily prend l’avantage jusqu’à l’arrivée d’André Tchistiacoff, un camarade de Simon, colosse de 2 mètres. A deux contre un, Vassily reçoit une correction. Les deux amis le laissent étendus sur le sol. Lorsqu’il sent l’étreinte se desserrer, l’agressé se transforme en bête féroce. En une fraction de seconde, il se relève, se saisit de son couteau et le plante dans le cou d’André Tchistiacoff qui vient de lui tourner le dos.

Interpellé par le maire 

A présent Vassily Bytchkoff court à perdre haleine à travers champs. Il a bien vu André Tchistiacoff le poursuivre avant de s’écrouler. Après plusieurs minutes d’une course effrénée, il ralentit et décide de passer la nuit sur un tas de paille. Au petit matin, en marchant dans les rues d’Ensigné, il est interpellé par le maire qui lui intime l’ordre de se rendre. Au passage, il lui apprend que sa victime est décédée quelques minutes après son agression, la carotide sectionnée. Vassily se rend et donne son arme aux gendarmes :un couteau et sa lame longue de 7 cm.

« J’ai voulu simplement le blesser pour lui faire peur et le frapper au bras où à la main. Je ne pensais pas l’atteindre à un organe vital. »2 se défend l’accusé devant le juge . Pourtant dans son rapport d’autopsie, le médecin légiste explique que Bytchkoff a frappé avec violence, afin que la lame pénètre profondément malgré le format réduit de l’arme. « Je ne me suis pas rendu compte que je frappais avec force », ajoute le prévenu. Le 4 avril, René Lamy, docteur à Melle, rend visite à l’accusé dans sa cellule afin de constater ses blessures. Le médecin découvre un accusé sévèrement amoché : « larges ecchymoses violettes et jaunes  qui descendent des régions oculaires au-dessous des os malaires » ,« hémorragie légère siégeant entre la cornée et l’angle interne des paupières »4 et une côte fracturée.

Les larmes de Vassily

Lors de son procès d’assises qui s’ouvre le 30 septembre 1919, les quelques Deux-Sévriens venus assister à l’audience, découvrent un homme de petite taille (1,63 m), au teint brin et à la chevelure abondante. La tenue du procès a longtemps été incertaine, faute d’interprète. C’est finalement une Niortaise, russe de naissance, qui permet l’ouverture des débats. Ces derniers mettent notamment l’accent sur l’excellente réputation dont jouissait l’accusé en Russie. C’est la guerre qui l’a transformé en bête féroce et en amoureux de la boisson. En janvier 1919,Vassily, sous l’effet de l’alcool, avait déjà provoqué une bagarre dans une auberge à 

Ensigné. Malgré cet état de fait, Me Paul Mercier, l’avocat de la défense, joue sur du velours. Avec son étiquette de héros de guerre, décoré pour son courage en opération, le prévenu force l’admiration du jury. Lorsque le défenseur ajoute l’argument de la légitime défense,  il marque des points cruciaux auprès des jurés qui le déclarent non coupable. Lorsqu’il comprend la sentence synonyme de liberté, Vassily fond en larmes. La suite, on ne la connait pas. Gageons tout de même qu’il ait pu regagner sa Russie natale et retrouver une place près des siens. 

 

1 Dans le dossier de procédure, il est parfois noté que Bytchkoff n’a eu que deux enfants.

Interrogatoire de Vassily Bytchkoff, le 26 mai 1919. Dossier de procédure.

3Rapport du médecin René Lamy, 4 avril 1919. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le lundi 1 janvier 2018 à 5:46 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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