31 janvier 1825. Sur la place de la Brèche à Niort, un homme vient d’être installé sur la guillotine par le bourreau devant plusieurs dizaines de curieux. Il se nomme Louis Giraud. A 48 ans, ce vigneron journalier a été reconnu coupable de l’assassinat d’une septuagénaire dans le bourg d’Usseau par la cour d’assises des Deux-Sèvres quelques semaines plus tôt. Il est 13 h lorsque la lame s’abat sur son cou. Louis Giraud est le douzième homme guillotiné en Deux-Sèvres depuis la mise en place du code pénal napoléonien en 1811.

A l’heure où les circonstances atténuantes n’ont pas encore pris place dans le droit français, tout accusé reconnu coupable de meurtre avec préméditation (assassinat) est systématiquement condamné à mort. La Restauration de 1815 a mis en place un système judiciaire « efficace ». Crime en juillet, jugement en septembre, pourvoi rejeté en décembre, exécution en janvier. A la décharge du régime, force est de constater que les criminels ne font pas toujours preuve d’un grand discernement. La preuve ici. Juillet 1824. Louis Giraud est au bord de la faillite. Criblé de dettes estimées à plus de 1500 francs, « Girottin », comme on le surnomme à Usseau, a semble-t-il trouvé la solution à ses problèmes. Depuis quelques jours, le natif des lieux a décidé de tuer une des habitantes les plus riches de son village, Françoise Pacaud, 75 ans. Il n’est entré chez elle qu’une poignée de fois mais il est de notoriété public que la femme dispose d’un petit magot chez elle. 1800 francs disent certains. Alors, le mercredi 7 juillet à 7 h du matin, « Girottin » prend la direction du domicile de « la boiteuse »1. Discrètement, il se glisse à l’intérieur du chais de la maison et armé d’une trique patiente discrètement. Sa future victime est à la messe. Il la surprendra à son retour et pourra ensuite pénétrer dans la maison pour s’attaquer à ses biens.

Dans la matinée une de ses belles-sœurs s’inquiète de ne pas trouver la vieille dame chez elle. La porte du chai est fermée à clé. Quelques minutes plus tard, Françoise Pacaud est retrouvé morte, la tête ensanglantée. A côté d’elle, les enquêteurs arrivés découvrent « un bâton avec des traces de doigts ensanglantés »2. Le périmètre est sécurisé car l’espace est truffé d’indices. Dans le jardin, des empreintes de pas sont visibles et conduisent à deux larges fossés que l’assassin a semble-t-il traversé en se mouillant au moins jusqu’aux genoux. Dans la maison, les gendarmes découvrent deux coffres ouverts et vidés de leur contenu. Les premières dépositions permettent de centrer les recherches sur un certain Louis Giraud. Le vigneron a été vu rodant autour de la maison de la victime en début de matinée et franchissant les deux fossés. Une perquisition de son domicile est ordonnée et permet de retrouver des vêtements mouillés et tachés de sang. Quant au suspect il a disparu depuis le vendredi 9 juillet, soit deux jours après le crime. A sa femme en pleurs qui le soupçonnait (comme tout le village) d’avoir commis le crime il a répondu. « On dit que j’ai assassiné Françoise Pacaud ? Laissez causer le public ! Je sais bien ce que j’ai fait ».3

Muni de ses habits du dimanche, d’un pistolet, de six balles et de poudre, Giraud marche depuis plusieurs jours en direction du sud de la France. Dans une lettre adressée au juge de paix, il a expliqué vouloir quitter le pays pour fuir les fausses accusations qui pèsent sur lui. Le 13 juillet, soit six jours après le crime, il entre dans un cabaret de Blaye après être passé par Saintes et Mirambeau. Pour rendre le voyage moins long, Giraud s’est trouvé un camarade de route, un notaire. Le juriste lui explique les motivations de son voyage : se rendre dans la région de Bordeaux pour retrouver un neveu perdu de vue depuis très longtemps. Les deux hommes finissent par se séparer.

Dans le débit de boisson, un homme observe avec attention l’étranger qui vient de s’installer tout près de lui. Il s’agit d’Alexis Roiffet, un militaire de 38 ans. Pour lui, ce voyageur ne peut venir que de Saintonge au regard de « son costume et de son accent »4 . Roiffet se lève et vient s’assoir à la table de Giraud en lui proposant de boire un verre. Le contact s’établit naturellement. Roiffet explique qu’il a l’intention d’aller s’installer dans la région de Rochefort une fois son engagement militaire terminé. De son côté, l’assassin d’Usseau reprend l’histoire du notaire voyageur à son compte. Il cherche son neveu. Aussitôt, Roiffet, plein de bons sentiments, se passionne pour cette histoire de neveu disparu. Accompagné de Giraud, il entre dans plusieurs institutions pour demander des renseignements. A côté de lui, l’assassin ne peut masquer son agacement face à tout ce temps perdu. Finalement, les deux hommes atterrissent dans un autre cabaret. Giraud en profite pour se faire couper sa barbe de huit jours. Les deux hommes échangent sereinement. Tout-à-coup le visage de Giraud se crispe. Des gendarmes viennent de pénétrer dans le cabaret et se dirigent vers leur table. Le vigneron est tétanisé sur son siège. « Vos papiers5 » lui demande l’un des agents. D’un geste de la main, le militaire rassure les gendarmes. Giraud est un ami. Les agents font demi-tour mais Roiffet a parfaitement perçu le malaise. Subtilement, il tente d’en savoir plus sur ce nouvel ami. Grâce aux verres qui s’enchaînent, l’assassin d’Usseau se laisse aller à quelques confidences. Il parle de ses dettes provoquées par son épouse et de son besoin de travail. L’idéal serait qu’il s’installe dans le Médoc ou en Espagne pour rembourser ses sept ou huit créanciers. Il évoque ensuite l’assassinat commis « sur une vieille fille »6 dans son pays. Lors de son arrestation quelques jours plus tard, le juge lui demandera pourquoi avoir parlé de tout cela. « Je l’ai dit parce que ce militaire m’avait promis que je ne serais pas arrêté » lui répondra naïvement l’accusé.

Cette fois, Roiffet a tout compris. « Coquin, je vais te faire arrêter »7 lui lance-t-il en se précipitant à la fenêtre du cabaret pour appeler du renfort. Giraud n’a pas eu le temps de bouger qu’il se retrouve face à un second militaire. Le vigneron tente de les amadouer mais en fouillant ses poches, la patronne qui n’a pas été payée, découvre son pistolet. Aussi étrange que cela puisse paraitre, le repas continue comme si de rien n’était. Quelques minutes plus tard, feignant d’aller prendre l’air, le second militaire s’empresse d’aller chercher les gendarmes qui pénètrent à leur tour dans le cabaret. « Je suis vendu comme Judas » hurle Giraud en les voyant arriver. La cavale de l’assassin d’Usseau vient de prendre fin.

La suite on la connaît. Niant les faits aussi bien devant le juge que face à la cour d’assises, Giraud est reconnu coupable de crime avec préméditation mais sans « soustraction frauduleuse d’argent ». Il est donc condamné à la peine suprême. Deux ans plus tard, c’est une femme qui lui succédera sur l’échafaud. Elle s’appelait Jeanne Bellouin et avait tué son mari avec une canne pendant son sommeil.

1 Nom donné par Louis Giraud Françoise Pacaud dans ses interrogatoires.

2 Acte d’accusation. Dossier de procédure. 2U108. Archives départementales.

3 Déposition de Marie Giraud. Dossier de procédure. 2U108. Archives départementales.

4 Déposition d’Alexis Roiffet. 27 août 1824. Dossier de procédure. 2 U 108. Archives départementales.

5 Interrogatoire de Louis Giraud. Dossier de procédure. 2 U 108. Archives départementales.

6 Interrogatoire de Louis Giraud. Dossier de procédure. 2 U 108. Archives départementales.

7 Déposition d’Alexis Roiffet. 27 août 1824. Dossier de procédure. 2 U 108. Archives départementales.

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Cet article a été publié le samedi 29 octobre 2016 à 11:26 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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