OLYMPUS DIGITAL CAMERAPremier « Crime du jeudi » de la saison XIII. Une histoire survenue en 1835 à Nueil-sous-les-Aubiers. Pour un motif futile, un domestique se lance dans une course criminelle effrénée. Edifiant.

« C’est un être dont l’intelligence est faible ; cependant dans son état habituel, il n’est pas privé de son sens commun mais il suffit des causes les plus légères pour faire dévier ses facultés à un point qui constitue l’absence d’un esprit lucide et d’une volonté libre.  Enfin, il est susceptible d’être atteints de folie furieuse.» Ce personnage, dépeint par un expert psychiatrique en ce mois de septembre 1835, n’est autre que Louis Saulais, un domestique agricole de 55 ans. Quelques semaines plus tôt rien ne prédisposait cet homme au visage ovale et à la barbe grise, serviable et apprécié de ses patrons, à basculer dans le drame absolu.

De la résine dans la soupe

Deux mois et demi plus tôt, le 15 juin 1835, Louis Saulais œuvre dans un champ, appelé Caillon, à proximité de Nueil-sous-les-Aubiers. Pierre Merle, 38 ans, son patron depuis environ un an, métayer au Petit-Perry, lui a demandé d’aller herser un champ. Pour l’aider dans sa tache, son maitre lui a demandé de se faire aider du domestique de la ferme, Pierrre Puault, un jeune homme de 20 ans. Pour Saulais cette aide n’en sera pas vraiment une au regard de la faible corpulence de son collègue. Il fait contre mauvaise fortune bon cœur, attèle deux paires de bœufs pour tirer la herse et arrive dans le champ vers 8 h du matin. Les hommes œuvrent depuis quelques minutes dans le champ en échangeant des banalités. Arrivé à l’extrémité de la parcelle, Pierre Puault confie à son collègue que son patron lui a donné l’autorisation d’aller le soir même à la foire de Nueil. Là, Saulais s’arrête net. Pourquoi Puault a-t-il eu le droit d’aller à cette foire alors que son maitre lui av refusé de se rendre à celle de Cerizay ? L’injustice est totale. Cette sortie lui tenait tellement à cœur notamment parce qu’il avait prévu au passage de rendre visite à sa femme, la mère de ses trois enfants. Ce Puault lui apparait décidément comme un être malfaisant. Déjà, il y a quelques mois, il avait peu gouté la plaisanterie que le jeune homme lui avait fait en glissant de la résine dans sa soupe. Il en avait vomis tripes et boyaux. A présent, le temps n’est plus à la plaisanterie, surtout au regard de cette nouvelle injustice. Saulais s’empare soudainement d’un aiguillon servant à piquer les boeufs et sans dire un mot, en assène un violent coup dans la tête de Puault qui s’écroule à ses pieds.

Louis voulait la clé des champs

En un instant, Saulais quitte le champ d’un pas déterminé. Il marche à présent en direction d’une parcelle située à cinq cent mètres de là. En pénétrant dans le pré, il aperçoit Henriette Parrot, la cuisinière de la métairie, en train de garder les moutons de l’exploitation, en compagnie des deux jeunes enfants de ses maitres. Assise dans l’herbe, la servante voit son collègue se diriger vers elle mais ne comprend que trop tardivement le danger qui la guette. Saulais lui demande la clé de la métairie que les patrons lui ont confiée avant de partir le matin à la foire de Cerizay. Henriette refuse. En un instant, Saulais la saisit à la gorge tout en lui mettant sa main gauche sur la bouche. « Je te tue »2 lui lance-t-il en la projetant au sol. Juste avant sa chute, la jeune femme parvient à lancer la clé dans le champ. Frappée à coups de sabot et de poings, la femme de 20 ans parvient malgré tout à s’enfuir derrière un tas de bois. Rattrapée par son bourreau, elle subit de nouveaux assauts avec les buches trouvées sur place. Saulais laisse sa victime pour morte et s’élance à présent en direction des enfants. Louis, 5 ans, et Marie, 3 ans, s’enfuient dans le champ en hurlant et parviennent à atteindre le fournil de la métairie de leurs parents. L’assassin ne met que quelques minutes à les retrouver. A peine a-t-il poussé la porte, qu’un flot de lumière envahit la pièce d’ordinaire sombre. Ses yeux s’arrêtent sur un marteau de forge, posé tout près de lui. Il s’en empare et marche discrètement dans la pièce. Les enfants sont tout près. Louis est le premier à lui tomber sous la main. En quelques secondes, l’enfant est frappé à la tête avec le marteau. Alors que sa petite victime git à ses pieds, Saulais décide de quitter les lieux. Il parvient à pénétrer dans la métairie, se change dans sa chambre et prend ses jambes à son cou.

Des blessures « excessivement graves »

Lorsque les docteurs Leclerc et Bienvenue, mandatés par le Procureur du Roi, arrivent sur les lieux du drame le soir même vers 18h, les victimes ont été installées dans plusieurs maisons du village. Etendu sur un lit, Pierre Puault, les vêtements ensanglantés, est le plus gravement blessé. Le pouls faible, « la pupille gauche dilaté »3, « la peau presque froide  sur tout le corps », le domestique n’a pas repris connaissance depuis son agression. Sa blessure transversale au front, longue d’un pouce et demi, a provoqué une fracture de l’os frontal « avec enfoncement des fragments ». « Un état de faiblesse qui fait craindre une fin imminente » constatent les hommes de l’art qui se rendent ensuite au chevet de Henriette, elle est aussi allongée dans son lit. Les médecins notent dans leur rapport que « sa physionomie porte l’empreinte de la stupeur et de l’effroi. » Son pouls est faible. L’examen révèle onze plaies profondes sur son crâne, « de un à trois pouces de longueurs », « des blessures très graves ». « J’ai été frappée à coup de sabots et de trique » balbutie la jeune femme, e état de choc. L’état du petit Louis Merle inquiète tout autant les médecins, d’autant que sa faible constitution n’incite pas à un rétablissement rapide. Ses dix plaies à la tête lui ont fait perdre énormément de sang. A la différence des autres victimes, les bords de ses blessures sur son crâne sont « assez nettement coupés ». « Les os sont dénudés en plusieurs endroits ». Pour les experts, ces blessures « excessivement graves » sont le fruit d’une agression « faite à l’aide d’un instrument contondant et tranchant ».

Traité de sot, il se venge

Le 21 juin, six jours après les faits, Pierre Puault s’éteint. Deux jours plus tôt, Saulais a été arrêté à dix kilomètres des lieux du crime, vers 20 h, au moulin de Lavoie dans la commune du Pin, caché dans une haie. Interrogé par le juge Pierre-François Ducrocq, le suspect avouent les crimes et tentent de les justifier. Pourquoi avoir assassiné Pierre Puault ? Le refus du maitre de le laisser aller à la foire, doublé de la moquerie de la victime qui le traita de « sot »4. Henriette ? « Elle n’a pas voulu me remettre la clé. » Louis Merle ? « Son père n’avait pas voulu me permettre d’aller à la foire de Cerizay ». Face à ce triple assassinat aussi inexpliqué que violent, le juge Ducrocq demande une expertise mentale de l’accusé à des médecins. Le rapport arrive sur son bureau quelques jours plus tard. L’expert note sur Saulais. « Il juge passablement. Les connaissances qu’il a pu acquérir dans la condition à laquelle il appartient sont assez exactes, ainsi que les notions qu’il possède touchant la morale. Cependant il est loin de donner des marques d’une forte intelligence. Il n’est pas doué d’une grande capacité. […] Les explications qu’il cherche à donner (du triple crime), le jettent dans un embarras extrême. Les sentiments que lui inspirent sa conduite tiennent du dépit et du repentir. Il s’en prend à la faiblesse de son esprit, à la destinée à un concours de circonstances fatales. Il accuse les trois personnes qui ont été victimes de ses violences, d’avoir eu des torts envers lui. […]Il résulte de là que c’est un sentiment de vengeance […] qui a poussé cet individu à l’acte furieux qu’il a commis. »5

Exposé sur une place publique pour son crime

Le 30 octobre 1836, Louis Saulais est présenté à ses juges, à Niort. Dans l’assistance, Henriette et Louis, rétablis mais traumatisés, ont fait le déplacement pour témoigner du calvaire vécu ce 15 juin 1836. Pour l’accusé, les nouvelles sont plutôt bonnes. Les charges d’assassinat ont été abandonnées au profit de coups et blessures, dont ceux donnés à Pierre Puault et qui ont provoqué sa mort. Après quelques minutes de délibération, Louis Saulais, reconnu coupable de tous les faits, est condamné à vingt ans de travaux forcés et à une peine d’exposition publique.

2 Déclaration de Pierre Merle. 15 juin 1836. Dossier de procédure. 2U159 (archives départementales)

3 Rapport des médecins requis par le Procureur du Roi, le 15 juin 1836. Sept jours plus tard, l’autopsie révèle que le frontal a été brisé en cinq morceaux, le pariétal en sept. « Les fragments des os ont pénétré dans la substance du cerveau, qui, dans ces endroits a été réduit en bouillie. » Dossier de procédure. 2 U 159 (archives départementales)

4 Interrogatoire de Louis Saulais, 19 juin 1836. Dossier de procédure. 2U159 (archives départementales)

5Rapport d’expertise sur les facultés mentales de Louis Saulais. Dossier de procédure. 2U159 (archives départementales)

 

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Cet article a été publié le lundi 20 juillet 2015 à 7:18 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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