Le crime du jour, survenu aux Aubiers en 1817, a de quoi surprendre. Il traduit pourtant la réalité d’une époque (XIXe siècle), celle où la vie d’une femme ne comptait pas beaucoup. 

16 octobre 1817. Il est environ 17 h quand un paysan se présente au domicile du maire du village des Aubiers, Joseph-Alexandre de Mignot d’Houdan. Le premier magistrat reconnaît Louis Albert, domestique de M. Ducoudray, un propriétaire de la commune. A 45 ans, Louis, est un père de famille un peu particulier. Le notable le salut et lui demande la raison de sa visite. « Ma femme est morte hier et je l’ai enterrée » lui rétorque le domestique tout en s’amusant avec le jeune chien du notable. Sous le choc, le maire tente de comprendre. Que s’est-il passé ? Comment Marie Albert a-t-elle pu mourir alors qu’elle semblait en bonne santé il y a quelques jours? Et puis, pourquoi l’avoir enterrée si vite ? Le domestique explique calmement les faits qui se sont produits dans la nuit du 14 au 15 octobre. « J’ai entendu ma femme dire, »mon cher homme, mon brave homme ». J’ai cru qu’elle rêvait et comme d’ailleurs j’étais fatigué, n’ayant pas dormi les nuits précédentes, je me suis endormi. J’ai été réveillé par les cris de mon petit qui demandait à boire. Je me suis levé, ai allumé la chandelle et ai aperçu ma femme étendue par terre devant moi. En me levant, j’ai senti une mauvaise odeur. J’ai reconnu que me femme avait fait sur elle. Je l’ai nettoyée avant d’aller appeler des femmes. »1

Une procédure longue à démarrer

Le lendemain, le maire prend sa plume et informe le Procureur du Roy de la mort suspecte de Marie Albert, née Aubineau. Dans le village, le décès de l’épouse provoque une onde choc. Les langues se délient, certains parlent d’une relation adultère de Louis avec une domestique de M. Ducoudray, une certaine Marie Ballain, 31 ans. Une femme qui vit depuis à Voultegon et qu’on soupçonne de voler parfois ses maîtres. Et si les deux amants avaient fomenté l’assassinat de la malheureuse épouse. Les jours passent. La rumeur enfle. Excédé, Louis Albert retourne voir le maire et lui fait part de sa « lassitude sur les bruits qui courent »2. Joseph-Alexandre de Mignot d’Houdan le raisonne avec calme. Il sait que l’ouverture d’une enquête peut prendre du temps. Pour ne pas risquer une fuite ou une évasion du journalier, le jeune maire de 37 ans joue la carte de la diplomatie, explique que les rumeurs font finir par cesser avec le temps.

Le 23 octobre, sept jours après la première visite de Louis Albert chez le maire, le Procureur du Roy et le juge d’instruction, Alexandre Guilbault, débarquent aux Aubiers et demandent une exhumation du corps. Sous l’autorité de deux « chirurgiens », le cadavre est exhumé puis transporté à la mairie pour être autopsié. Les habitants regardent passer le convoi escorté de gendarmes. Le village avait raison. Si la justice a fait le déplacement, c’est que l’affaire est grave. A la mairie, il ne faut pas très longtemps aux médecins pour déterminer les circonstances du décès. En enlevant le bonnet de Marie Albert, les experts découvrent une grande quantité de sang. Une « contusion à la partie moyenne latérale intérieur du pariétal gauche »3 est visible. En ouvrant le crâne « fêlé », il trouve un épanchement sanguin important. Si on y ajoute les blessures au torse, ils concluent leur rapport en expliquant que « la mort a été occasionné par un corps contondant fortement appuyé sur cette partie de la tête. »

« un joli mouchoir en échange de son silence »

Devant ces révélations, la justice met les bouchées doubles. Le juge Guilbault fait procèder à l’arrestation du suspect. Pendant ce temps dans une maison improvisée en salle de justice, il auditionne de nombreux témoins, parmi lesquels Louis Villeneau, un charpentier de 47 ans. « Oui, c’est moi qui a fait le cercueil de la femme Albert et qui l’y a placé » explique l’artisan. « Cette femme avait la poitrine très gonflé. J’ai été obligé de forcer les planches pour les faire joindre. »4 Il ajoute que tout le village soupçonne Louis Albert d’avoir assassiné sa femme. Le juge remercie Louis Villeneau. Il peut disposer. A la fin de la journée, le magistrat instructeur en sait assez pour envoyer le domestique devant la cour d’assises. Les villageois se sont confiés. Il a tout d’abord appris que Louis Albert ne rentrait presque jamais à son domicile. Il vivait avec Marie Ballain dans une auberge. L’histoire durait depuis plusieurs années et aurait pu s’éterniser longtemps. Seulement quelques jours avant l’assassinat, Marie Ballain, lassée par cette relation illégitime, annonce à son amant son ambition de se marier « à la Toussaint ou à la Saint-Jean prochaine ». Louis comprend qu’il est pris au piège. Marie va probablement épouser le Sieur Gaufreteau qui lui tourne autour depuis longtemps. Le mardi 14 octobre au soir, Marie lui demande de rentrer chez lui. Louis s’exécute et débarque à son domicile vers 22 h. Son épouse est là en compagnie de Magdelaine Gaufreteau, 43 ans, une voisine et amie, qui la soutient. Comme si l’infidélité de son mari ne suffisait pas, son petit garçon de 2 ans souffre depuis plusieurs jours. « Ne parlez-vous point d’aller vous coucher vous autres»5 lance-t-il sèchement aux deux femmes en ouvrant la porte de la maison. A 22 h 30, Magdelaine dit au revoir à son amie. La suite c’est la fille du couple Albert, âgée de 5 ans, qui le raconte a sa tante. Quelques minutes après le départ de la voisine, le ton monte entre les époux. Louis s’empare sur la cheminée alors d’un maillet en bois et, tout en le brandissant, s’avance avec détermination sur son épouse. Cette dernière a beau supplier son époux de la laisser, il la frappe à plusieurs reprises avant de jeter le maillet en bois dans le feu. Il retourne ensuite voir sa fille qui a tout vu et lui promet un joli mouchoir en échange de son silence.

Un cadavre sans alliance

Interrogé par le juge Guilbault, Louis Albert reconnaît les faits dès son premier interrogatoire mais tente de se justifier. « Elle avait conçu de la jalousie contre moi à cause qu’elle prétendit que j’aimais une fille. […] Elle me faisait des reproches que je l’abandonnais, que je ne venais pas la voir assez souvent. Je lui répondis que si je ne venais pas c’est bien ses reproches qui en étaient la cause. L’impatience me prit d’abord, puis je me mis en colère, je me levai, pris un bout de tison dans la cheminée et lui en donnait deux coups par la tête qui la renversèrent sur les chaises »6. Mais le juge n’est pas convaincu par cette version. Pour lui, la préméditation est plus que probable car la mort de son épouse lui donnait la possibilité d’épouser Marie Ballain. D’ailleurs, Louis Albert a poussé le vice au point d’enlever l’alliance sur le cadavre de son épouse. Voulait-il l’offrir à sa maîtresse ? Le magistrat le pense mais Louis se justifie. « Je lui tenais la main en lui disant : « parle-moi donc si tu m’entends !’ et je pris son anneau » »

Les jurés de la cour d’assises chargés de le juger découvrent un homme d’un mètre cinquante, la barbe et les cheveux bruns. Il est le seul sur le banc des accusés, sa maîtresse ayant été disculpée de complicité. A l’issue des débats, après une heure de délibération, Louis Albert est reconnu coupable d’assassinat le 8 mars 1818. Son pourvoi en cassation est rejeté le 9 avril. Le 25 avril, le domestique est guillotiné sur la place de la Brèche à Niort.

1 Déposition de Joseph-Alexandre de Mignot d’Houdan. 28 novembre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

2 Déposition de Joseph-Alexandre de Mignot d’Houdan. 28 novembre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

3 Rapport d’autopsie. 24 novembre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

4 Déposition de Louis Villeneau. 28 novembre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

5 Déposition de Magdelaine Gaufreteau. 28 novembre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

6 Interrogatoire de Louis Albert. 23 octobre 1817. Dossier de procédure. Archives départementales. 2U82

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Cet article a été publié le vendredi 29 septembre 2017 à 6:35 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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