Sortons de notre esprit le postulat selon lequel tous les criminels planifient leur forfait dans les moindres détails. La plupart d’entre-eux ne sait même pas qu’ils vont commettre  l’irréparable quelques minutes avant le drame. Comme ce jour du 20 janvier 1932 à Mauzé-Thouarsais.

20 janvier 1932. Mme Pellaumail se rapproche au plus près de la porte vitrée et, tout en plissant les yeux, tente de distinguer une forme à travers le carreau. Après quelques secondes d’observation, la femme se retourne vers son voisin, Joseph Goumy. Son visage est livide. « Elle est tombée et il y a beaucoup de sang » lâche-t-elle en s’effaçant. L’homme prend aussitôt sa place. La vision qui s’offre à lui est tout aussi inquiétante. Après quelques secondes de tergiversation, les deux voisins décident d’aller prévenir les secours.Dix minutes plus tard, plusieurs villageois débarquent à la Capinière, un hameau de quelques maisons, appartenant à la commune de Mauzé-Thouarsais. Parmi eux, Léon Mazin, 42 ans, un maréchal-ferrant. C’est sa mère, Jeanne, qui a été vue à travers la vitre, baignant dans son sang. Mazin, précédé de son épouse, ouvre la porte non verrouillée et découvre sa mère, « étendue sur le côté droit, la tête à environ cinquante centimètres de la porte et les pieds dirigés vers la table. » (1) Au sol, trois flaques de sang jouxtent sa tête. Affolé, Mazin prend sa mère par les épaules et la dépose sur une chaise près du feu. Il essaie de la réanimer en lui faisant renifler de l’eau de vie. De son côté, son épouse court chercher de l’eau et avec un mouchoir, lui lave le visage. Au terme d’un effort prodigieux, Jeanne finit par ouvrir les yeux quelques instants avant de les refermer. Lorsque le docteur Audoin arrive sur les lieux du drame quelques minutes plus tard, Léon Mazin est là pour l’accueillir. Il lui explique que sa mère a probablement été victime d’une congestion. L’auscultation qui suit y apporte un démenti formel. Sur le crâne de Jeanne, le médecin découvre plusieurs plaies. La vieille femme n’est pas tombée toute seule. Elle a été agressée. Elle meurt quelques heures plus tard.

Le souvenir de Paulette : …

 La nouvelle du meurtre de la vieille dame sidère les villageois qui tentent de reconstituer les circonstances du drame. Dans sa maison quelque peu isolée, Jeanne Mazin tenait une modeste épicerie et une petite buvette. A 7 h 30, une cliente s’est rendue au magasin. Jeanne était présente pour la servir. En revanche, à 8 h 30, Paulette Goumy, 14 ans, venue faire quelques emplettes, a découvert la vieille femme étendue sur le sol. C’est elle qui a prévenu son père, Joseph. Avant même que les enquêteurs ne débarquent, les villageois s’interrogent. Qui a bien pu agresser Jeanne, cette vieille femme appréciée de tous, mère de quatre enfants et veuve depuis plusieurs années ? Soudain, Joseph Goumy, qui a été l’un des premiers sur la scène du crime, se souvient d’un détail troublant. Lorsque sa fille Paulette est revenue du commerce pour donner l’alerte, elle lui a aussi parlé d’un homme à bicyclette, s’éloignant du commerce en direction de Thouars.

 … la bicyclette !

 Arrivées sur place les autorités se mettent à la recherche de ce cycliste qui a finalement été vu par plusieurs témoins. En interrogeant les villageois, ils dressent le portrait du l’individu : jeune, portant en bandoulière une musette jaune-rouge. A 18 h, un nouveau témoin donne le nom du cycliste recherché. Il se nomme Henri Demontpion.  L’individu est finalement arrêté en fin d’après-midi. Interrogé, il nie les faits. Les gendarmes le fouillent et découvrent dans ses poches une somme d’argent. La machine judiciaire se met en marche. La chambre louée par Demontpion à Thouars est passée au crible par les policiers. A l’intérieur, les enquêteurs découvrent des vêtement tâchés de sang et de l’argent notamment 18 billets de dix francs, 38 pièces de un franc et 7 pièces de deux francs. Les policiers se tournent alors vers Demontpion et, sans ménagement, lui demande des explications. « Oui ! C’est moi qui a tué Mazin » (3) concède-t-il aux enquêteurs.

« C’est vous qui me devez encore six francs ! »

 Dans la foulée, le jeune homme de 25 ans passe aux aveux et donne sa version des faits. Le jour du crime, aux petites heures du jour, il se présente dans deux carrières de Ste-Radegonde et de Ligron. Il cherche du travail mais les employeurs n’ont rien à lui proposer. Alors il remonte sur son vélo et erre sans but pendant quelques minutes. C’est la soif qui le fait arrêter à la buvette de Jeanne. Il s’assoit à sa table et consomme une bouteille. Soudain, la commerçante le dévisage avec insistance. « C’est vous qui me devez encore six francs. » (3) lui dit-elle. Demontpion confirme. Jeanne s’approche un peu plus et lui adresse les plus vives remontrances. « En colère », le jeune homme se lève et lui balance « un violent coup de poing à la tête ». Jeanne est projetée au sol et reçoit aussitôt un coup de talon sur la tête. Demontpion s’empare ensuite de la chopine posée sur sa table et frappe une troisième fois la commerçante au visage. Il pénètre ensuite dans la chambre de la victime, séparée du commerce par une porte, et s’empare de 350 francs présents sur la table.

« Tiens ! J’ai une triste nouvelle à t’apprendre. »

Comme si de rien n’était, il remonte ensuite sur son vélo, retrouve un camarade dans un café voisin et part ensuite se changer dans sa chambre à Thouars. Victime de soucis mécaniques avec sa bicyclette, il dépose cette dernière chez René Gaury, un réparateur. En arrivant sur place, il lance au garagiste. « Tiens ! J’ai une triste nouvelle à t’apprendre. Je viens d’apprendre que la mère Mazin, de la Capinière, vient d’être assassinée. C’est dommage que je ne me sois pas trouvé derrière avec un calibre 12. » (4) Le procès d’Henri Demontpion qui s’ouvre le 7 juin 1932 à Niort est l’occasion de dresser le portrait d’un « bon travailleur » doté « d’un caractère violent, orgueilleux et sournois. » (5) Accusé de meurtre et de vol, il est reconnu coupable des deux crimes mais bénéficient de circonstances atténuantes. Il est finalement condamné à dix ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour.

(1) : Acte d’accusation. Dossier de procédure.

(2) Déposition de Léon Mazin, 21 janvier 1932. Dossier de procédure.

(3) Interrogatoire de Henri Demontpion, 23 janvier 1932. Dossier de procédure.

(4) Déposition de René Gaury, 23 janvier 1932. Dossier de procédure.

(5) Mémorial des Deux-Sèvres, 8 juin 1932. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le samedi 2 novembre 2013 à 10:18 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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