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Pierre Ferront ce cruel étourdi (Asnières, 1835)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

En se plongeant au cœur des archives criminelles des Deux-Sèvres du XIXe siècle, bon nombre d’observateurs seraient sidérés par la crédulité et la bêtise de certains criminels. Dans ce registre, Pierre Ferront pourrait figurer au sommet de la hiérarchie…

23 avril 1835. Le village d’Asnières, situé à quelques kilomètres au sud de Brioux-sur-Boutonne, est plongé dans l’effroi. Le corps de Pierre Bonnet, un septuagénaire, vient d’être découvert au pied de son lit, la tête fracassée. Le cadavre est à moitié habillé, seule une jambe de sa guêtre est enfilée. Son coffre qui contenait 300 francs a été forcé. L’autopsie pratiquée révèle que le vieil homme ne s’est pas débattu. Trois coups d’un objet contondant sur la tête ont provoqué une commotion fatale. Dans la chambre, les enquêteurs découvrent plusieurs objets intéressants dont une paire de ciseau et un couteau, laissé sur un meuble. Rapidement, ils acquièrent la certitude que la victime connaissait son assassin. Le scénario est établi. Reconnaissant une voix amie, Bonnet s’est levé sans s’habiller. Il a ouvert la porte et s’est assis sur le bord de son lit pour s’habiller. C’est en enfilant la seconde jambe de sa guêtre qu’il a été frappé. En quittant les lieux, le meurtrier a fermé à clé sur lui avant de disparaître. Les premiers jours de l’enquête, les soupçons se portent sur un des villageois mais la piste est abandonnée pour une autre, plus sérieuse. Les enquêteurs apprennent que la nuit du crime, un nommé Pierre Ferront, habitant Chantecaille, a réveillé un voisin de la victime pour lui acheter du vin. Etrange comportement que de vouloir s’enquérir d’une barrique à minuit. Sous le feu des questions du juge, Pierre Ferront, meunier de 35 ans, s’embrouille pour justifier son achat. Le magistrat décide alors de s’intéresser à cet homme singulier. Les résultats vont dépasser toutes ses espérances.

« Vous m’avez bien fait courir »

Les jours précédents le crime, Ferront est un homme endetté. Le 4 avril, un huissier est même venu à son domicile pour lui ordonner de payer ses dettes. Ces meubles ont été saisis. Le 22 avril, on lui signifie qu’il doit trouver de l’argent avant 4 heures du matin, sinon ses biens mobiliers seront vendus. « Je ferai tout mon possible pour en trouver à l’heure dite» explique-t-il. « Je préfèrerai mettre le feu à mon mobilier que de devoir vendre mes meubles. » Le 23 avril, peu avant 4 heures du matin, Ferront frappe à la porte de l’huissier. « Je ne suis pas un menteur (1) » lui confie-t-il en souriant. « J’apporte l’argent. Vous m’avez bien fait courir pour avoir cette somme. » Il lui remet alors 110 francs d’arriérés et 60 francs pour Mme Audonneau. Ensuite, il se rend chez un tenancier, paye à déjeuner ceux qui l’entourent et annonce qu’il va acheter du vin et du blé. A son domicile, les enquêteurs découvrent une somme de 105 francs. Quant au couteau trouvé chez la victime, c’est tout simplement celui de Ferront, oublié le soir de l’assassinat. L’instruction démontre aussi que le meunier a essayé de passer à l’acte dans la nuit du 11 avril. La riche veuve, Mme Gilbert, lui ouvre sa porte mais la présence d’un domestique et de deux chiens le font reculer. Onze nuits plus tard, il change de cible. M. Maret, 78 ans, le laisse entrer chez lui mais, sentant le danger, il lui explique que ses voisins entendent tout ce qui se passe dans sa chambre. Face au juge d’instruction, Ferront crie son innocence. Il explique notamment au magistrat que l’argent donné à l’huissier lui a été donné par plusieurs personnes qui lui devaient de l’argent. Le 27 avril 1835, à la fin de son interrogatoire, le juge se rapproche du meunier et remarque deux taches rouges sur sa blouse, une sur l’épaule gauche, l’autre à la hauteur de la hanche droite. « Elle proviennent de la terre rouge en […] (2) de mon moulin et qui est toujours détrempée.(3) » Le juge n’y croit pas un seul instant et demande à Ferront de lui remettre pour la joindre aux autres pièces du dossier.

Le meunier est finalement traduit devant la cour d’assises des Deux-Sèvres. Malgré ses dénégations, Pierre Ferront est reconnu coupable d’assassinat et de vol. Il échappe à la peine de mort grâce à la toute nouvelle loi (1832) permettant aux jurés de délivrer le bénéfice de circonstances atténuantes. C’est au bagne qu’il a fini sa vie.

(1) : acte d’accusation. Dossier de procédure. ; (2) : Ce mot n’a pu être reconnu ; (3) : Interrogatoire de Pierre Ferront, 27 avril 1835. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le mercredi 15 août 2012 à 2:54 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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