Dans son livre « Crime et châtiment » écrit en 1866, l’écrivain russe Dostoïevski brosse avec une précision d’orphèvre le basculement progressif de son jeune héros, Raskolnikov, vers le crime. Pendant plusieurs jours, le futur assassin prépare son crime crapuleux avec minutie. Le jour J, il perd tous ses moyens en massacrant sa victime. «Dostoïevski est le seul psychologue dont  […] j’ai eu quelque chose à apprendre » concède le philosophe Frederich Nietzsche (3). Toujours est-il que le destin de Raskolnokov n’est sans rappeler celui de certains jeunes criminels deux-sévriens. Parmi eux, celui de Pierre-Théodore Morisson survenu deux ans après la sortie du livre…

1er juin 1868. Dans la rue du Puits-de-la-Salle à Saint-Maixent, la laitière arrive devant la maison de Mme Proust. Comme elle en a l’habitude tous les matins, la livreuse ouvre la porte du domicile de la veille dame et pénètre dans la maison avec sa bouteille de lait dans la main. Elle appelle la propriétaire en refermant derrière elle. Pas de réponse. Alors, elle s’engage plus loin dans la demeure. Soudain, une vision d’horreur la foudroie littéralement. La vieille femme git devant elle, pendue à la rampe de l’escalier au moyen d’un essuie-mains. Cette mort  étrange ne tarde pas à éveiller les soupçons de la justice. Au regard de ses blessures à la tête et du bonnet ensanglanté retrouvé dans sa main gauche, les enquêteurs comprennent très vite que la vieille femme ne s’est pas suicidée. Sur le plancher de la chambre du rez-de-chaussée, ils découvrent une tache  de sang donnant l’impression d’avoir été essuyée. Le vol semble être le mobile du crime. Une autopsie est aussitôt ordonnée. Elle révèle « la trace d’un coup violent ayant causé un épanchement sanguin considérable dans la région frontale et dans les régions temporales […] et des meurtrissures sur diverses parties du corps[1]. » Les médecins ajoutent dans leur rapport que « la strangulation a précédé la mort. » En d’autres termes, la femme a été frappée à la tête pour s’assurer qu’elle était bien morte, faisant de fait capoter la thèse du suicide.

« Bah, bah, tu n’auras pas tes dix francs ce soir »

 Quelques jours après le crime, les gendarmes arrêtent un jeune homme de 24 ans, Pierre-Théodore Morisson. Soldat de réserve revenu du Mexique, Morisson a été vu causant avec la victime la soirée du  31 mai. L’homme est interrogé et reconnait le crime. « Je suis entré chez la veuve Proust[2]. Le verrou de la porte n’était pas mis. Elle était debout devant sa cheminée. Elle avait enlevé sa coiffe et sa robe […] J’ai barré la porte, elle s’est mise sur son lit, elle a relevé ses jupons elle-même. J’ai déboutonné mon pantalon sans le quitter et j’ai joui […]. Nous sommes descendus du lit tous les deux et je lui réclamai alors dix francs car je lui avais dit avant de monter sur le lit qu’il me fallait dix francs pour aller à la foire de Vautebis. Elle ne voulut me donner que trente sous. J’insistai  […] « Bah, bah, me répondit-elle, tu n’auras pas tes dix francs ce soir […] Dans ce moment, la colère me pris, je lui portai un grand coup de poing et elle tomba près de la cheminée […] J’ai commencé par rester une demi-heure à regarder par terre et ensuite je lui ai pris la tête et j’ai frappé celle-ci deux fois sur le plancher» « A quel moment précis avez-vous volé la veuve Proust ? »  lui demande le juge. « Aussitôt après avoir donné les deux coups, parce qu’à ce moment-là, j’étais tout a fait sûr de sa mort. » « Avez-vous éprouvé du repenti de ce que vous avez fait ?» poursuit le magistrat. « Oui, aussitôt que j’ai vu qu’elle ne donnait aucun souffle. » « Vos repentis n’ont pas été bien efficaces puisque c’est à ce moment-là que vous avez serré un torchon autour du cou de votre victime et que vous avez été la suspendre au pilier de l’escalier. Expliquez-vous ! » ordonne le juge. « Je ne savais comment faire pour faire croire que ce n’était pas moi »

Une vraie histoire d’amour ?

Six mois plus tard, le 12 décembre 1868, le procès de Pierre-Théodore Morisson s’ouvre. Accusé d’assassinat et de vol, le jeune homme risque la peine de mort. Les débats sont l’occasion de discuter de sa version des faits. Pour l’accusation, Pierre-Théodore Morisson ne s’est pas fâché avec la veuve. Il a tout simplement planifié sa mort pour la voler. Il a ensuite maquillé la scène de crime pour faire croire à un suicide. Il n’y a jamais eu la moindre relation amoureuse entre l’accusé et la victime puisque pas un seul témoin ne peut en attester. L’accusé était sans ressource. Il avait besoin d’argent. Son mauvais caractère a fait le reste. C’est finalement cette version qui va séduire les jurés qui reconnaissancent Morisson coupable de meurtre et de vol sans  lui accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. La cour le condamne ensuite au bagne à perpétuité.



[1] Acte d’accusation. Dossier de procédure

[2] Interrogatoire de Pierre-Théodore Morisson, le 27 aout 1843. Dossier de procédure.

[3] F.Nietzsche, Crépuscule des idoles, § 45, 1888.

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Cet article a été publié le jeudi 1 novembre 2012 à 8:12 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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