La scène de crime telle qu'elle a été dessinée par les experts. (Dossier de procédure, archives départementales des Deux-Sèvres)

La vie ne tient qu’à un fil. La formule a beau être éclusée, elle ne cesse de se rappeler à notre bon souvenir dans bon nombre d’affaires criminelles. Celle survenue à Niort un soir d’automne 1938 en est le plus bel exemple. 76 ans après ce tragique fait divers, on peut se demande aujourd’hui ce qui ce serait passé si Simone Lemaitre n’avait été malade en cette nuit du 6 novembre. Que serait-il advenu des habitants du 109 rue des Trois Coigneaux sans la perspicacité d’Emile Trouvé ? Difficile à dire mais ce sont probablement plusieurs personnes qui seraient décédés cette nuit-là.

Pourtant, au départ, rien ne prédestine cette nuit à basculer dans le tragique. Niort est endormi depuis de longues heures, lorsque Emile Trouvé, propriétaire de plusieurs chambres et appartements au 109 de la rue des Trois Coigneaux, est réveillé à 4 h 30 du matin par un de ses locataires. Ce dernier lui annonce que Simone Lemaitre, résidente de l’immeuble, est malade. Emile Trouvé se lève immédiatement. Le propriétaire de 68 ans a depuis longtemps dépassé le statut du simple gestionnaire de biens. C’est un homme attentionné à l’égard de ses locataires mais aussi regardant sur leurs habitudes et leurs fréquentations. Résidant au rez-de-chaussée, il a d’ailleurs toujours un œil sur ceux qui pénètrent chez lui. En se dirigeant vers la chambre de la malade, Emile est subitement attiré par une forte odeur de gaz. Il s’arrête sur le palier du premier étage. Pas de doute, cela provient de la chambre de Marie-Louise Barbot. Emile frappe à la porte. Pas de réponse. Etrange, car la lumière, visiblement restée allumée à l’intérieur, est visible sur le plancher. Le propriétaire est d’autant plus inquiet qu’il n’apprécie guère les occupants de cette chambre. Initialement, Marie-Louise Barbot lui avait fait belle impression. Elle lui avait indiqué avoir un amant, maçon à St-Florent, mais s’était bien gardée de lui préciser son nom. Lorsqu’Emile en avait pris connaissance, il avait de suite regretté d’avoir loué son bien à femme ; car l’homme en question n’était autre que Georges Sourisseau : « Un ivrogne invétéré »1 bien connu dans le quartier. Lorsque la locataire s’était installée le 1er octobre dernier, les scènes de dispute et de violence n’avaient d’ailleurs pas tardé à éclater.

Un appartement souillé

A présent, la situation semble bien plus grave encore. L’odeur de gaz devient insupportable. Les appels d’Emile et ses coups répétés sur la porte restent sans réponse. En regardant par le trou de la serrure, le sexagénaire est saisi d’effroi. A l’intérieur, il aperçoit Georges Sourisseau étendu sur le sol. Ni une ni deux, Emile recule et enfonce la porte, bloquée par une simple cuiller. La suite, Emile la raconte aux gendarmes quelques heures plus tard. « La pièce était remplie de gaz. Sourisseau, vêtu seulement d’une chemise, était couché par terre sur le dos et il râlait. Quant à sa maitresse, elle était assise sur une chaise, entre la table et l’armoire […], elle avait la tête renversée en arrière et faisait des mouvements avec sa bouche grande ouverte […]. Il y avait partout sur le plancher et les meubles des vomissures, de l’urine et des déjections et Sourisseau en était plein. Dès en rentrant dans la pièce, j’ai remarqué que le gaz s’échappait avec un sifflement prononcé du réchaud. J’ai aussitôt ouvert les fenêtres pour faire courant d’air puis ai fait prévenir le docteur Richard qui est arrivé peut-être un quart d’heure après […] J’ai moi-même fermé le robinet du réchaud et correspondait au bruleur du four. […] Le docteur Richard a immédiatement fait transporter Sourisseau et sa maîtresse à l’hôpital. »

 « Ne nous fais pas chier où tu vas prendre sur la gueule ! »

Un mois plus tard, Georges Sourisseau, 31 ans, doit répondre du crime d’homicide volontaire devant la cour d’assises des Deux-Sèvres. S’il a survécu au gaz, sa compagne de 38 ans n’a pas eu cette chance, encore moins le bébé de 6 mois qu’elle portait en elle. Le cordonnier (et non maçon comme le prétendait sa maîtresse), est soupçonné par la justice d’avoir voulu tuer celle qui partageait sa vie. Les témoins qui défilent à la barre décrivent un homme alcoolique et violent. « J’ai entendu Sourisseau battre sa maîtresse et le lendemain j’ai constaté que celle-ci portait des marques à la gorge et des égratignures »2 explique Simone Lemaitre, sa voisine de pallier. La journalière de 24 ans ajoute. « Le motif des disputes était la peur que Sourisseau éprouvait de voir sa maîtresse retourner chez son ancien amant. Il était très jaloux et les scènes éclataient lorsqu’il était pris de boisson. » Elle apporte aussi des précisions sur la nuit du drame. « J’ai entendu Sourisseau dire à sa maîtresse. ‘’ Ton vieux con retourne avec ! Ne nous fais pas chier où tu vas prendre sur la gueule ! ‘’ Il répéta plusieurs fois cette phrase ou des phrases approchantes. Il criait et les mots avaient du mal à sortir étant donné l’état d’ivresse dans lequel il se trouvait. A ce moment donné, afin de faire cesser le bruit, j’ai frappé à la cloison, le silence s’est fait presqu’aussitôt et quelques minutes après j’ai entendu le bruit de chute des corps sur le plancher. » Sourisseau a-t-il tenté de tuer Marie-Louise ? Robert Maupetit, le légiste, explique le cadavre ne porte aucune trace de coups. Il note dans son rapport. « La mort est due à une intoxication par oxyde de carbone et plus exactement […] à une intoxication par gaz d’éclairage. […] La mort a été assez rapide. Par ailleurs, les circonstances faites à l’autopsie ne permettent pas d’établir si l’on se trouve en présence d’un accident, d’un suicide ou d’un crime. »3 De son côté, l’accusé nie les faits. « J’affirme que lorsque j’ai ouvert le robinet de gaz, c’était bien pour faire chauffer du café car jamais une idée meurtrière n’a hanté mon cerveau à l’égard de ma maitresse à laquelle je tenais beaucoup. De même, je ne tenais pas à mourir. Je me souviens maintenant de l’instant où ma femme est revenue dans la chambre. Elle se dirigea directement vers une chaise placée entre une petite table et l’armoire ; elle s’asseya lourdement en poussant un grand soupir et je me rappelle avoir compris qu’elle était prise de syncope. Je ne puis vous dire si le gaz se répandait dans la pièce car je ne me souviens pas en avoir senti l’odeur. Quand ma maitresse s’affaissa sur la chaise je l’ai contemplé sans lui porter secours, Je ne sais pourquoi, sans doute parce que, quelque peu ivre et déjà incommodé, j’étais incapable de réagir. »4 Cette version séduira la cour qui ne condamnera l’accusé qu’à trois mois de prison. Une peine bien légère pour un inconscient alcoolique et violent qui manqua de peu de faire exploser tout un quartier de Niort.

1 Audition d’Emile Trouvé, 22 novembre 1938. 2 U. Dossier de procédure.

2 Déposition de Simone Lemaitre, 22 novembre 1938. 2 U. Dossier de procédure.

3 Rapport d’autopsie du docteur Robert Maupetit. 7 novembre 1938. 2 U. Dossier de procédure.

4 Procès verbal de police n° 543/1. 6 novembre 1938. 2 U. Dossier de procédure.

Schéma du four présent dans le dossier de procédure (archives départementales des Deux-Sèvres)

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Cet article a été publié le mardi 28 octobre 2014 à 9:00 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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