A l’heure où nos villages célèbrent les temps anciens à travers diverses fêtes estivales, l’idée de faire rimer communauté villageoise ancienne et monde idyllique parait séduisante. Pourtant, la société rurale du XIXe et du début du XXe n’a rien d’un paradis. La campagne deux-sévrienne est un monde âpre, violent, cruel. Les contentieux sont nombreux et la comparaison avec le Far West américain est loin d’être usurpée. La preuve…

10 septembre 1904.  « Viens-tu Jules, moi je m’en vais » hurle un homme à son camarade en détalant à toute vitesse. A cet instant, Jules se redresse, fait demi-tour et s’enfuit à son tour à toutes jambes. En quelques secondes, les deux amis se rejoignent, franchissent une barrière et coupent à travers la campagne de Saint-Marc-la-Lande gagnée par la nuit. Ils laissent derrière eux un homme mourant sur le bord de la route.

« Viens-tu Jules, moi je m’en vais ! »

Alertés par les cris, les premiers villageois accourent sur les lieux du drame.  Ils découvrent le corps d’un homme agonisant dans un fossé. La victime, allongée sur le dos, saigne abondamment à la tête mais elle respire encore. Malgré la nuit tombante, l’homme est reconnu. Il s’agit d’Urbain Gauthier, un domestique de 38 ans. Pour le soigner, deux voisins le redressent, le ramènent à son domicile, situé tout près de là et l’allongent sur son lit. Mais quelques heures plus tard, Urbain Gauthier décède sans avoir repris connaissance. L’arrivée du Procureur de la République le lendemain vers 18 h lance une enquête, débutée par les gendarmes de Mazières la veille au soir. Le brigadier Louis Raison dresse ses premières constatations au magistrat. Il rapporte au magistrat que la victime a été agressée par deux hommes sur la route reliant Champdeniers à Saint-Marc-la-Lande, à quelques mètres des habitations. La bagarre a été entendue par plusieurs voisins. L’un d’eux, Robert Fréjoux, explique avoir entendu l’un des agresseurs dire à son complice : « Viens-tu Jules, moi je m’en vais »[1]. Ordre est donné aux gendarmes de retrouver ce fameux Jules. C’est finalement à Saint-Pardoux que l’homme est appréhendé. Il se nomme Julien François Guilbot. Il est âgé de 24 ans. Ce dernier donne le nom de son complice : Constant Joseph Follet, 25 ans.

« Il pouvait se battre avec quatre hommes »… mais il est mort tué par deux

Les deux hommes sont rapidement arrêtés puis interrogés. Leur arrestation stupéfait la communauté villageoise car Follet et Guilbot jouissent d’une bonne réputation. D’ailleurs leur casier judiciaire est vierge. Pourtant, la justice est persuadée de tenir les protagonistes du crime. Mais à la surprise générale, les déclarations des prévenus, quasi identiques, vont retourner le sentiment premier des enquêteurs. « Je vais vous raconter bien franchement comment cette malheureuse affaire, que je regrette profondément, est arrivée[2] » confie Constant Follet au juge d’instruction. Le jeune homme explique  que lui et son ami Guibot revenaient de la foire de Champdeniers. « Près de la ferme des Forges, nous sommes passé à côté de deux individus qui causaient ensemble sur le bord de la route[3] » complète Julien Guilbot, blessé à l’oreille. Il ajoute. « Tout en marchant, je leur ai demandé combien de temps il fallait pour aller au bourg de Saint-Marc. L’un d’eux a répondu dix minutes. Par manière de plaisanterie, j’ai ajouté ! « Et pour en revenir ? ». Il me fut répondu « Il faut encore dix minutes » et celui qui répondait ajouta : « Si vous aviez été en classe, vous n’êtes guère intelligent. » Cette réponse nous ayant choqué, nous nous sommes arrêtés et Follet a dit à ces deux hommes. « Vous êtes des insolents ! »  Follet ajoute. « Le plus petit  », la future victime, s’est ensuite vanté,  « que deux hommes comme nous ne lui faisait pas peur,  qu’il sortait de l’école de Joinville, qu’il pouvait se battre avec quatre hommes.[4] » Follet ajoute. Gauthier « a passé à son compagnon son chapeau, sa cigarette et voyant que nous continuions notre chemin, il nous a suivi à quelques pas. Il avait son couteau ouvert dans sa main. Il nous a suivis sur 7 ou 800 mètres ; il s’est arrêté pour couper un bâton et voyant cela, nous nous sommes arrêtés […] pour arracher une branche de chêne. […] Nous avons cassé cette branche en deux et avons pris chacun un morceau, Guilbot avait le plus petit et moi le plus gros. Pendant ce temps-là, Gauthier arrivait sur nous en courant en nous menaçant, disant qu’il allait se contenter une fois dans sa vie. »

Une pierre lancée à deux mètres

Follet aborde l’instant qui a tout fait basculer. « Nous avons continué notre route toujours suivi par Gauthier qui finalement a lancé une pierre à Guilbot et l’a atteint à l’oreille gauche. Cette pierre a été lancée alors que Gauthier  était à peine à deux mètres de nous. Immédiatement, Guilbot a foncé sur lui, l’a bourré avec son bâton et l’a fait tomber sur le bord du chemin. C’est alors que je me suis approché et que je lui ai donné un coup de bâton. Je ne sais pas où je l’ai atteint. Un homme est arrivé qui a voulu s’interposer. Je lui ai demandé s’il était de la coterie mais je ne l’ai pas frappé. Voyant qu’il arrivait du monde nous nous sommes sauvés et j’ai dit à Guilbot : « Viens-tu Jules, moi je m’en vais ! » Avant d’entrer dans le bourg de Saint-Marc-la-Lande nous avons franchi une barrière à droite et avons fui à travers champs. Je suis arrivé vers moi vers les 9 heures. »

– « Qu’avez-vous fait de votre bâton ? » lui demande le juge

– « Je l’ai conservé au moment mais j’ai dû le jeter en sautant une haie, je ne me souviens pas où. »

– « Lorsque Gauthier a été tombé, est-ce que Guilbot ne lui a pas mis un pied sur la poitrine ? »

– « Au moment où j’ai frappé Gauthier, Guilbot était monté dessus »

-« Est-ce que Gauthier était tombé sur le dos ? »

– « Il était un peu de côté et cherchait à prendre Guilbot par les jambes. »

– « Regrettez-vous ce que vous avez fait ? »

– « Oui j’en ai grand regret. »

« J’ai laissé croire à mes parents que je m’étais fait arracher une dent. »

De son côté, son camarade Guilbot rapporte la même version. Cultivateur dans la ferme de ses parents à la Berthonnière, le jeune homme explique qu’il a aussi pris la fuite avec l’agression. « Je suis arrivé chez moi sur les huit heures et demie ou neuf heures. Ma blessure à l’oreille a saigné abondamment sur la route. Le lendemain de très bonne heure, je suis allé me faire soigner à Secondigny par un médecin dont j’ignore le nom ; il m’a recousu l’oreille et j’ai laissé croire à mes parents que je m’étais fait arracher une dent. »

 L’agresseur était petit, grêle et possédait une musculature très ordinaire

Le corps d’Urbain Gauthier est autopsié par Joseph Breffeil, médecin à Parthenay, le 11 septembre 1904. L’autopsie est pratiquée au domicile de la victime à Saint-Marc-la-Lande. L’expert note dans son rapport. « L’inspection générale du cadavre nous révèle une constitution un peu grêle et une musculature très ordinaire. » Après  un examen minutieux, Joseph Breffeil conclut son expertise. « Les blessures du sieur Urbain Gauthier sont au nombre de cinq. Les contusions légères de la cuisse droite de la jambe gauche et de l’épaule gauche ont été occasionnées soit par un corps contondant (coup de pied, bâton, pierre) soit par des chocs au cours de la lutte. La blessure de la région orbitaire gauche est plus grave sans être mortelle. L’agent vulnérant est un instrument de forme irrégulière (bâton noueux, soulier ferré, pierre anguleuse). La fracture du crâne était mortelle et a été le résultat d’un coup de bâton. La mort a été déterminée […] à la suite de ce coup violent et par la compression du cerveau par le sang épanché et les fragments osseux enfoncés. La mort a eu pour cause unique cette fracture de la voute du crâne. Elle est survenue plusieurs heures après la blessure. Le blessé a perdu immédiatement toute connaissance et tout usage de la parole. Il a expiré après plusieurs heures de ce sommeil profond spécial aux lésions graves. [5]»

 Accusés de coups mortels

Le 12 décembre 1904, Julien Guilbot et Constant Follet doivent répondre du crime de « coups mortels » devant la cour s’assises des Deux-Sèvres à Niort. L’hypothèse du meurtre n’a pas été retenue. Leur bonne réputation, leur profond regret mais aussi le comportement stupide et violent d’une  victime probablement éméchée vont contribuer à la clémence des jurés qui déclarent les deux accusés non coupables.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales

[2] Interrogatoire de Constant Follet, le 14 septembre 1904. Dossier de procédure. Archives départementales.

[3] Interrogatoire de Julien Guilbot, le 14 septembre 1904. Dossier de procédure. Archives départementales.

[4] Interrogatoire de Constant Follet, le 14 septembre 1904. Dossier de procédure

[5] Rapport d’autopsie du médecin Joseph Breffeil. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le samedi 8 février 2014 à 1:28 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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